La sénescence: stade de l’existentiel


OU

LA MUSICOTHÉRAPIE : SOIN NON MÉDICAMENTEUX A VISÉES THÉRAPEUTIQUES, AU SERVICE DES ANCIENS, ATTEINTS DE TROUBLES NEUROCOGNITIFS SÉVÈRES, RESIDANTS A L’EHPAD DE LA BOURGONNIERE

( … avec sommaire dynamique, images, notes de bas de page + bonus ou version intégrale en anglais: rdv sur ‘Calaméo’ , ‘Slideshare’ ou ‘Édition 999’…)

« Escargot adagio

Grimpe, gravit

Le mont Fuji. »

             Haïku d’Issa (1763-1828)

Genèse de ce rapport.

Depuis l’âge de 11 ans, j’ai choisi d’aller vers les anawims  des temps actuels… Durant quinze années, j’ai exercé le métier d’éducateur spécialisé D. E. dans le secteur des ‘handicaps divers’. J’ai repris des études afin d’aller vers le thérapeutique. Ce rapport représente plus de 1600 heures de contrat à durée déterminée  en tant que musicothérapeute professionnel.

J’ai rédigé ce rapport dans l’attitude mushotoku. Cette attitude est inhérente à la pratique du zen  (pratiqué depuis 30 ans). La traduction peut être la suivante : «sans but, ni recherche de profit».

Pourtant, je l’ai rédigé empli de gratitude : en hommage aux résidants et professionnels de l’Ehpad qui m’ont accueilli, aux résidants qui ont accepté d’être patients en musicothérapie.

I. Introduction

A l’âge de 11 ans, après deux années de solfège arides, j’ai pu choisir un instrument. Celui avec lequel j’avais le plus d’affinités a été la flûte traversière. Durant mon adolescence, j’ai ainsi terminé le conservatoire. La flûte est mon médium sonore. Il m’a permis et me permet encore de dire ce que je ressens, là où les mots sont dépassés, jusqu’à exprimer des gouttes d’ineffable. De plus, durant cette période de l’adolescence, j’ai reçu une paire de tablas marocains en terre (de la taille la plus importante), j’ai travaillé le chant et me suis fortement intéressé aux musiques originelles (dans la collection Ocora Radio France, par exemple). Les bases étaient posées. J’ai ainsi expérimenté la richesse du médium sonore durant la période de l’adolescence…

La période de la naissance et le développement de l’enfant sont décrits par William Fritz Piaget (1886-1980), biologiste, psychologue et épistémologue suisse. Une autre facette est dévoilée par Lev Vygostski (1896-1934), psychologue biélorusse, qui introduit le constructivisme social dans le développement de l’enfant. Françoise Dolto (1908-1988), pédiatre et psychanalyste française, nous ouvre à la psychanalyse du petit enfant où tout est langage.

Puis vient l’adolescence qui est une autre période importante de la vie, où nous changeons d’image et où se transforment les relations intra et inter psychiques. De même, et on en parle moins comme une crise existentielle, est la sénescence que l’on retrouve principalement chez les seniors. Le psychanalyste et psychologue américain Erik Erikson (1902-1964) s’en approche en décrivant le développement psychosocial de l’être humain sur toute sa vie. Au cours de la sénescence, l’être humain traverse de nouveau un changement d’image radical. Mais s’y ajoute la pression sociale centrée sur le  jeunisme, et toutes les manières possibles pour le conserver malgré l’eau du temps qui s’écoule sous le pont, ainsi que la peur collective de la mort.

Il est temps de se pencher sur cette période de la vie.

Par choix personnel et pour mieux pointer ma recherche, je me suis dirigé vers les Anciens, demeurant en EHPAD, qui présentent des troubles neurocognitifs sévères.

Par son histoire, la médecine occidentale est plutôt organiciste. C’est-à-dire que toute maladie trouve ses origines dans une lésion ou un dysfonctionnement d’un ou plusieurs organes. Elle fait remonter la vie aux organes eux-mêmes. Il en découle que, pour guérir ou soulager le patient, il faut traiter le ou les organes incriminés.

Selon l’OMS, en 2015, les personnes âgées présentant des troubles cognitifs sévères, appelés il y a peu démences séniles, seraient 47,5 millions dans le monde dont 60 à 70% atteints de la ‘maladie d’Alzheimer’. Si rien n’est fait, le nombre de personnes atteintes de cette maladie devrait augmenter de 60% d’ici 2040.

Nous sommes ici dans un point de vue strictement organiciste. La recherche sur la maladie dite d’Alzheimer met en relief les facteurs aggravant comme l’hypertension artérielle, le taux de cholestérol élevé, le tabagisme… mais le principal facteur de risque est l’âge avancé ! La vieillesse est donc considérée, au mieux, comme un symptôme maladif.

Les géronto-psychiatres Jean Maisondieu, Louis Ploton et Pierre Chazerac, sans rejeter les symptômes cliniques, élèvent un peu le débat. Selon Jean Maisondieu : «La vieillesse est un crime puni d’exclusion» et : «notre culture pratique l’apartheid de l’âge». Ainsi, selon leur point de vue, la démence serait un débranchement neurologique effectué inconsciemment par la personne qui, pour ne pas aller jusqu’à se donner la mort, se déconnecte pour ne plus subir son propre regard et le regard de la société sur sa vieillesse, ainsi que pour tenter d’échapper à l’angoisse de la mort.

En fait, elle ne demande pas à être guérie de sa démence mais à être écoutée, entendue, reconnue, validée et soulagée. C’est là que les ateliers de musicothérapie active et réceptive entrent en jeu, comme soins non médicamenteux à visées thérapeutiques.

La peur collective de la mort est la peur la plus profonde dans nos sociétés (instinct de survie). Nous en rejetons l’idée par le faire, souvent de manière exagérée (workaddict et burnout en sont des conséquences). Mais, quand l’approche de la mort devient inéluctable (ainsi que tout autour de nous), une terreur peut émerger quelles que soient nos croyances.

A cet âge avancé, pour les personnes atteintes de troubles cognitifs sévères, il reste bien peu de place pour le faire. Alors peut s’ouvrir l’espace nécessaire à l’épanouissement de l’être. Il se cachait, et même était utilisé par le faire durant les années précédentes.

C’est la période de la sénescence. Nous verrons que celle-ci débute, en fait, vers la fin de la période dite active.

Les ateliers de musicothérapie peuvent-ils préparer le terrain à une sénescence réussie ? De même, au moment de la fin de la vie, expérience intense et unique, la musicothérapie peut-elle aider la personne à partir en paix avec elle-même ?

II. Spécificités de l’Ehpad de la Bourgonnière

A- Le cadre de vie

1 .   Répartition des différents accueils

Il existe trois unités de vie distinctes : 

– l’unité Village, comportant 49 logements individuels dont 2 accueils temporaires (pour une durée inférieure à 3 mois), et 4 appartements pour couple.

– l’unité Ermitage comportant 14 logements individuels. 

– l’unité Pierre Mara comportant lui aussi 14 logements individuels.

Ces deux dernières sont des unités spécifiques, pour des personnes présentant des troubles cognitifs sévères et/ou en état de grande dépendance. Il est à noter que pour ces deux unités, les limitations sont des portes battantes coupe-feu, mais sans verrouillage à code (choix de la direction). Les personnes présentant des troubles cognitifs ont leur logement dans un cadre verdoyant et reposant (jardin dit thérapeutique).

Les unités sont des lieux de vie sans couloir rectiligne, avec des petits salons pour favoriser la convivialité, des bibliothèques grandement fournies, une musique ambiante et de nombreux fauteuils et canapés.

Le pôle central est constitué par le patio, la salle de restaurant et l’accueil : c’est le concept de place du village avec espace coiffeur, esthétique, boutique, point courrier…                                 

Le salon est conçu pour recevoir parents et amis. Le maintien des liens sociaux est une des priorités. Visites (dans le respect des soins et des autres résidants), informations et concertations entre les familles et l’établissement sont fortement encouragées.

De plus :

• Beaucoup de plantes sont à l’intérieur (arrosées par une résidante), et à l’extérieur.

• Il y a un effort pour favoriser l’éclairage naturel et pour éviter les phénomènes de résonance acoustique.

• Quelques animaux sont là à demeure : deux petites colombes près du patio et dans l’unité Pierre Mara vivent, un beau poisson combattant, dans son bocal, ainsi qu’un chat qui est à tous et à personne.

2.   Logement individuel

Chacun dispose d’une superficie de 27 m², d’une terrasse ou d’un balcon, d’un équipement de qualité adapté à la dépendance, d’une intimité (chaque résidant possède sa propre clef et sa boite aux lettres près de sa porte). La majorité des résidants apporte des objets et/ou du mobilier de leur ancien logement, avant l’Ehpad. La personnalisation est encouragée.

3.  Autres locaux 

Il se trouve de nombreuses salles de soins, pharmacie, bureaux pour les soignants, salle Snoezelen, salle de bains, avec baignoires spécifiques adaptées (en toile étanche solide et nombreux jets réglables de massage). Des lèves personnes sont à disposition.

4.  Sas d’entrée

C’est l’endroit garantissant la sécurité. Il est constitué par deux portes automatiques en verre sécurit. En effet, c’est le seul endroit disponible ayant la possibilité d’être fermé par un code, changé périodiquement. Le personnel mais surtout les personnes chargées du secrétariat et de l’accueil observent et alertent si un résidant, en trouble cognitif, sort en se mettant en danger. Le sas est fermé pendant les repas et la nuit. 

B- Présentation des résidants

1. Préambule: choix linguistique

Je choisis le vocable résidant, non commun, «celui qui est fixé dans un endroit», au lieu de résident, «celui qui est de passage dans un endroit», d’après le dictionnaire Petit Robert des noms communs.

2. Anciens, personnes âgées dépendantes, vieux ou vieillards ?

a. Les Anciens :

Dans l’Antiquité, comme aujourd’hui dans de nombreuses sociétés à culture orale dans le monde, le groupe des Anciens jouit de respect, du fait qu’ils sont peu nombreux… Ils sont dépositaires et  transmetteurs de la tradition et des connaissances techniques. Ils ont un rôle de référence dans les domaines civils (mariages, naissances…), de jugement de litiges ou de délits, de lien entre le Ciel et la Terre.

Voici quelques exemples :

o Platon, dans son ouvrage «la République» (-300), cite Socrate dans sa conversation avec Cephalus, riche négociant du Pirée : «J’aime parler aux anciens, pour ce qu’ils aient vécu avant et que nous aurons aussi probablement à vivre, et il me semble que nous devrions apprendre d’eux ce qui, sur le sentier, est âpre et difficile ou bien est aisé».

o L’apôtre Pierre, dans sa première lettre [5,1-4], dans les années 50, alors que l’empereur romain Néron cherche à éradiquer les chrétiens lors de martyrs publics sanglants : «[Vous, les Anciens], soyez les bergers du troupeau (…) qui vous est confié, (…), non pas en commandant en maître à ceux dont vous avez la charge, mais en devenant les modèles du troupeau.»

o Chez les Amérindiens : dans le livre de John G. Neihardt «Elan Noir Parle», Elan Noir (1863-1950) étant chef et homme médecine des Sioux Oglalas, le rôle psychosocial des Anciens est déterminant. Il exerce, par exemple, un rôle d’initiateur, de conseiller, de celui qui montre le chemin, de transmetteur de l’histoire sacrée…

o Au Japon quand un Ancien est arrivé au sommet de son art, il entre dans la catégorie des trésors nationaux vivants.

o Enfin, pour l’Afrique, l’écrivain et conteur Peul, Amadou Hampâté Bâ, disait, au siège de L’Unesco en 1960 : «[En Afrique], quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle».  Bien que cette citation reflète la réalité, elle est dite avec un fin humour.

b. La personne âgée dépendante :

Voilà la définition de la personne dans le sigle, devenu un mot incompréhensible pour les non-initiés, l’Ehpad (Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes). La langue anglaise, en général plus pragmatique et précise que la langue française, parle de : old people, old old people et  very old people.

c. Les vieux et les vieillards :

La culture du livre, et maintenant d’internet, ôte à l’Ancien son rôle de transmission, de référence. De plus, la chute de la religion en France, ainsi que des croyances et religions dans le monde (comme le montre les tableaux suivants), lui ôte aussi son rôle d’initiateur, de lien entre le Ciel et la Terre.  L’Ancien a alors perdu toute sa fonction sociale. Il devient, dans un discours politiquement et grammaticalement correct, une personne âgée au mieux, sinon un vieux (ou plus péjorativement avec le suffixe -ard), c’est-à-dire quelqu’un d’obsolète, d’inutile (dans la langue française).

En sociologie, jusqu’à la fin des 30 glorieuses, le grand intégrateur social était la valeur travail, c’est ce qu’ont connu les vieux d’aujourd’hui. Étant intimement lié à cette valeur majeure, et encore aujourd’hui, chacun utilise cette heuristique linguistique. A la question : «qu’est-ce que tu fais dans la vie ?», nous répondons : «je suis ouvrier, professeur, ingénieur, maçon, infirmière, mère au foyer…», c’est-à-dire que nous avons pris le faux pli de confondre L’Être et le Faire. Cela a pour conséquence que les vieilles personnes se considèrent comme, je cite : «ayant perdu toute valeur». Pourtant aujourd’hui le grand intégrateur social est devenu le statut de consommateur. Les vieilles personnes de plus en plus nombreuses, constituent un cœur de cible marketing de choix (pour le meilleur et pour le pire), et elles sont génératrices de plus en plus d’emplois. Mais ceci correspond à des valeurs d’aujourd’hui, étrangères aux old old people.

d.  Choix personnel : 

Afin de remettre à sa place légitime la personne âgée, dépendante ou non, je reprendrai donc l’appellation d’Ancien (d’où le titre de ce rapport). Mais pour des raisons pragmatiques, je reprendrai dans les pages qui vont suivre l’appellation classique des professionnels : «personnes âgées dépendantes» ou «résidants».

3. La sénescence

Souvent mal interprétée, la sénescence (qui n’a rien à voir avec l’état de sénilité) est une étape prépondérante de la vie d’un être humain. Dans cette optique, je cite le gérontopsychiatre Louis Ploton,: «vieillir, c’est faire le deuil d’une image pour en assumer une autre, c’est assumer une crise d’identité».

La sen-essence est une étape toute aussi primordiale que celles de la n-essence et de l’adol-essence. Ce sont les étapes cruciales de la croissance de l’être, avec des changements physiques et inter/intra psychiques importants. Chacune de ces phases (qui peuvent être qualifiées de conflictuelles en psychosociologie, ‘le conflit étant le nœud du changement’) représente un challenge personnel qui lui est propre.

4.  Les résidants de la Bourgonnière

a. Tableau général actuel :

• Il y a aujourd’hui 85 résidants et deux logements pour des séjours temporaires.

• La moyenne d’âge est de 88,74 ans.

• La durée moyenne du séjour avant décès est de 3 ans et 72 jours.

• Il convient de noter une progression de l’âge moyen des résidants : le plus âgé à 102 ans et le plus jeune à 71 ans. En 2010, l’âge moyen était de 86 ans.

• 14 résidants sont décédés en 2014 et 17 en 2015.

b. Le GMP, mesure de la dépendance :

La grille nationale AGGIR (Autonomie Gérontologie Groupe Iso Ressources) constitue un outil destiné à évaluer le degré de perte d’autonomie ou le degré de dépendance physique et psychique des demandeurs de l’allocation personnalisée d’autonomie, dans l’accompagnement de leurs actes quotidiens à domicile.

L’évaluation de la dépendance est faite par cette grille et donne le calcul du GMP (GIR Moyen Pondéré) permettant d’obtenir une dotation dépendance pour notamment recruter du personnel soignant et fournir des aides matérielles ou techniques.

Le classement GIR donne lieu à des cotations (dépendance élevée : cotation élevée).  GIR 1 : 1000 points, GIR 2 : 840 points, GIR 3 : 660 points, GIR 4 : 420 points, GIR 5 : 250 points, GIR 6 : 70 points.

Le GMP est le calcul résultant du montant des points de l’établissement / nombre de personnes hébergées.

Le GIR prend en compte huit variables qui permettent de mesurer ce que fait réellement la personne. Il mesure ainsi les facultés de cohérence, d’orientation, de toilette, d’habillage, d’alimentation, de transferts (se lever, se coucher, s’asseoir) et de déplacements à l’intérieur.

L’unité Village a un GMP de 476.

L’unité Pierre Mara a un GMP de 840.

L’unité Ermitage a un GMP de 895.

Depuis plusieurs années, les GMP sont en évolution exponentielle. 

Pourtant, comme le souligne Michel Bauer, infirmier référent en EHPAD, «le terme dépendance est très relatif, cela peut être la conséquence d’une accumulation de troubles divers, malgré tout, ce mot se définit ainsi : incapacité d’accomplir au moins trois actes de la vie courante».

c. Essai d’envisager le rapport au monde d’un résidant :

Le journal le Figaro du 21/01/2014 relate une enquête de l’Office National à la Fin de Vie, recueillie auprès de résidants d’ Ehpad. Constat de désespérance : «40% des personnes âgées dépendantes en Ehpad seraient touchées de dépression. Avoir le sentiment d’être inutile : la première mort des personnes âgées est une mort par exclusion de la vraie vie, celle des gens qui bougent, qui sont en vie, qui travaillent. (…) Il y a aussi pour les trois-quarts des résidants, le non choix d’entrer en institution. Elles sont restées le plus longtemps possible chez elles, avec des aides et des soignants à domicile, mais à un moment, quand les aides deviennent trop coûteuses ou que la dépendance devient trop importante (sans ou avec pathologie déjà bien avancée), représentant pour elles un danger souvent dénié, elles se retrouvent placées avec le sentiment que l’on se débarrasse d’elles. Les EHPAD accueillent en moyenne 42% de leurs patients atteints d’une maladie type Alzheimer et ce miroir de la démence, ces hurlements terrifient les personnes qui ont surtout peur de perdre la tête. La venue de la mort effraie beaucoup moins que celle d’une mort lente, souffrante, avec acharnement thérapeutique».

Je reviendrai sur l’angoisse de la mort par rapport aux personnes atteintes de troubles neurocognitifs sévères, dans les fondements de ma construction théorique.

Je vous propose de revenir à l’Ehpad de la Bourgonnière, où, même si ce qui précède reste vrai, il y règne en général une ambiance conviviale parmi les résidants, par affinités, par origine géographique commune, par l’ambiance joyeuse des animations nombreuses et variées (non obligatoires), par la responsabilisation de certains résidants, par la qualité relationnelle du personnel. Nombreuses sont les personnes qui ont choisi de venir y demeurer.

Dans l’unité Pierre Mara, lors des pauses, à certaines heures, des chansons de 1950 se mettent à éclore spontanément en groupe, les autres résidants présents écoutent avec plaisir…

6.  Les résidants spécifiquement atteints de troubles neurocognitifs sévères

a. Préambule – choix linguistiques :

a1. Les DSM IV et V.

Le DSM V [Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders], apparu en 2013, a eu pour effet une levée de boucliers de la part des médecins français. Sauf pour les troubles neurocognitifs sévères qui regroupent, entre autres, les maladies types Alzheimer et troubles apparentés, les démences vasculaires, les démences mixtes, et autres (ce sont les pathologies auxquelles j’ai été confronté). C’est par cette appellation du DSM V, que l’Ehpad désigne ces pathologies.

Je reprendrai le DSM IV pour la nosologie des maladies.

a2. Démence sénile : étymologie et historique.

• Étymologie : le mot démence vient du latin de qui signifie hors de, et mens qui signifie esprit. Sénile vient aussi du latin senex qui signifie vieillard.

Voilà donc un diagnostic médical fort péjoratif pour un patient et sa famille, voire traumatisant. Ce qui a eu aussi pour effet d’instaurer pendant un certain temps dans le milieu médical un nihilisme thérapeutique. C’est-à-dire que rien ne pouvait plus être fait pour le malade, à part satisfaire tant bien que mal ses besoins primaires, en apaisant sa douleur physique au mieux. C’est ce que dénonce Maria Montessori (1870-1952) et, à sa suite, Cameron Camp.

• Historique de la démence sénile (d’après Philippe Albou, psychiatre, secrétaire général de la société internationale d’histoire de la médecine):

De l’Antiquité au XVIème siècle.

Je citerai simplement deux passages, relativement explicites :

  • Euripide (-480,-406) dans «Les Phéniciennes» : «Nous autres, vieillards, nous ne sommes qu’un troupeau, une apparence, nous déambulons comme des images de rêve, nous n’avons plus de bon sens, si intelligents que nous puissions nous croire».
  • Montaigne (1533-1592) dans «Les Essais» [1,57] : «Tantôt c’est le corps qui se rend le premier à la vieillesse, parfois aussi c’est l’âme (…) ; et d’autant que c’est un mal peu sensible à qui le souffre et d’une obscure montre, d’autant est-il plus dangereux».

XVIIIème   et  XIXème  siècles : évolution du mot démence.

Le mot est vu par tous comme folie, voir folie furieuse. Dans le Code pénal, article 64, en 1810 :  «il n’y a ni crime, ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au cours de l’action».

Au début du XIXème siècle, les médecins Pinel (1745-1826) et Esquirol (1772-1840), son élève, définissent de façon plus médicale la démence. Ils créent les premiers asiles (mot provenant du latin qui signifie lieu inviolable où une personne en danger trouve refuge) où sont soignés tout aliéné (du mot latin alien : l’autre).

Fin XIXème et début XXème siècle : isolement des troubles mentaux à début tardif.

C’est vers 1860 que la démence n’est plus considérée comme un état mais comme un processus se développant dans le temps, étudié, par exemple en France, par Charcot (1825-1905), fondateur de la neurologie moderne. 

XXème siècle : la neuroanatomie de la démence.

A la suite des neurologues Paul Broca (1824-1880) et Carl Wernicke (1848-1905), des psychiatres continuent leurs études sur la neuroanatomie et les symptômes de la démence, surtout Aloïs Alzheimer (1864-1915).

Dans les théories et nosologies que j’utiliserai, j’écrirai comme leurs auteurs, qui, la plupart du temps, prennent appui sur le DSM IV.

a3 : Précisions sur le terme de maladie d’Alzheimer. 

Le diagnostic de la maladie d’Alzheimer se fait post-mortem, à l’autopsie, où il apparaît une recrudescence de plaques séniles et de dégénérescences neurofibrillaires sur le tronc cérébral. Mais comme le cite le professeur honoraire à Paris V, Christian Derouesné, ancien chef de service de neurologie à l’hôpital de la Pitié Salpetrière (20 ans consacrés à la maladie d’Alzheimer et aux troubles du vieillissement) : «Ni les plaques séniles, ni les dégénérescences neurofibrillaires ne sont spécifiques à la maladie : elles sont relativement banales chez les sujets sans déficit cognitif (…). Chez 19% de ces sujets, la sévérité des lésions est analogue à celle des sujets déments». Je parlerai donc de la maladie de type Alzheimer avec troubles apparentés.

b. Descriptif des pathologies rencontrées :

b1. Définition de trouble neurocognitif sévère. 

Ici, sont touchés sévèrement «les processus psychiques tels que la perception, l’analyse visuelle spatiale, la mémoire, le langage, la pensée, l’attention, le raisonnement… toutes les fonctions permettant d’acquérir des connaissances, c’est-à-dire les moyens et mécanismes d’acquisition des informations», (cf.: Dictionnaire médical, 2014).

b2. Maladie de type Alzheimer et troubles apparentés (la plus fréquente des maladies neurodégénératives):

Cette maladie présente une perte d’autonomie progressive qui se traduit par des troubles cognitifs de types mnésiques associés à des atteintes d’un ou plusieurs autres domaines. Elle est aussi associée à des troubles psycho-comportementaux. Afin de diagnostiquer une maladie de type Alzheimer, ces difficultés doivent être présentes depuis au moins six mois et absentes d’une autre pathologie (par exemple une tumeur).

D’abord est touchée la mémoire explicite (verbalisée) puis la mémoire implicite (non verbalisée, le faire).

La première zone cérébrale touchée est la zone gardienne de la mémorisation des informations récentes, située dans l’hippocampe, au centre du cerveau, dans le cortex. C’est la mémoire épisodique. Les anciens souvenirs restent intacts, ainsi le passé constitue un refuge pour la personne atteinte. Ensuite est touchée la mémoire sémantique : la connaissance que l’on a sur le monde (ainsi que les discours) se vide, ne laissant que des mots valises. Puis est touchée la mémoire procédurale, le faire. Voici quelques exemples :

– Apraxie : difficulté à réaliser certains gestes, à utiliser certains objets, à s’habiller.

– Aphasie : difficulté à s’exprimer, allant jusqu’à l’incohérence du langage et au mutisme.

– Désorientation temporelle et/ou spatiale.

– Trouble de la concentration, par exemple : grande difficulté à faire un choix.

Enfin est touchée la mémoire sensorielle, perceptive, émotionnelle (la madeleine de Proust). C’est cette mémoire qui est la plus longtemps préservée. En effet, elle se situe dans une autre partie du cerveau, bien plus résistante : le cerveau limbique, plus spécifiquement dans l’amygdale cérébelleuse (le cerveau reptilien est un élément du cerveau limbique).

Cette pathologie est donc évolutive et à triple entrée : 

  • Atteinte à la mémoire :

Stade précoce : oubli, répétition.

Stade modéré : désorientation, oubli de ses amis.

Stade terminal : l’information ne se fixe plus, incohérences, lésions du cerveau (déglutition, respiration…), mort.

  • Variable dans le temps :

En fonction de la pathologie.

En fonction du patient.

  • Évolution du profil cognitif et des troubles du comportement dans l’avancée de la maladie.

b3. Maladie neurodégénérative de Parkinson (deuxième plus fréquente après la précédente).

Cette maladie touche les gens âgés (plus de 65 ans). Elle est caractérisée par une dégénérescence des neurones à dopamine. C’est une maladie chronique, d’évolution lente et progressive, dont le début est insidieux. Les malades restent asymptomatiques jusqu’à ce que 50 à 70 % des neurones à dopamine soient détruits et que le cerveau ne soit plus en mesure de compenser par la plasticité cérébrale. Apparaissent alors les symptômes suivants : 

  • Trois symptômes moteurs (ils ne sont pas forcément présents en même temps et peuvent être d’intensité variable ; ils restent longtemps asymétriques) :

o Akinésie : lenteur dans la mise en œuvre et coordination des mouvements.

o Hypertonie : rigidité excessive des muscles.

o Tremblements : survenant au repos, affectant surtout les mains et les bras. Ils sont intermittents et non systématiques. Etant consciente, la personne malade effectue un important effort de concentration pour qu’ils n’apparaissent pas en public, ce qui entraîne une fois seule, des crises plus ou moins importantes.

  • Symptômes non moteurs :

Par répercussions de la maladie sur le cerveau, la personne peut présenter des problèmes de sommeil, une perte d’odorat (anosmie), des troubles cognitifs, des troubles d’équilibre, des douleurs, des difficultés d’élimination, des symptômes de dépression plus ou moins importants.

b4. Démences vasculaires cérébrales (non dégénératives et deuxième cause de démence après la maladie de type Alzheimer).

Elles sont dues à une anomalie de la circulation sanguine qui provoque un manque d’oxygénation de certaines zones du cerveau. La destruction des tissus est alors irréversible et entraîne une détérioration des capacités cognitives et mnésiques. Ces démences que j’ai rencontrées sont dues à des infarctus multiples résultant de la répétition de mini Accidents Vasculaires Cérébraux ou bien à un infarctus unique d’un seul AVC.

b5. Démence mixte.

Cette maladie associe des lésions d’origines dégénératives et une démence vasculaire.

b6. Troubles neurocognitifs sévères exposés par Naomi Feil (née en 1932):

Sa théorie (que je développerai ultérieurement) expose le comportement spécifique de personnes très âgées qui luttent pour résoudre les problèmes de leur vie restés tels quels, souvent douloureux, avant l’instant de leur mort. C’est ce qu’elle nomme la Résolution. Ce comportement se classe en quatre étapes progressives :

• La mal orientation : expression des conflits passés dans des formes déguisées.

• La confusion : la personne ne se repose plus sur la réalité, elle est dans son monde intérieur.

• Le mouvement répétitif : ces mouvements remplacent les mots et sont utilisés pour exprimer des conflits non résolus.

• L’état végétatif : la personne s’échappe intérieurement complètement du monde et renonce à essayer de résoudre sa vie.

Ces personnes sont souvent diagnostiquées comme ayant une démence de type Alzheimer, à tort.

Celles que j’ai rencontrées pouvaient présenter des troubles associés, comme : des troubles comportementaux, une aphasie de Broca ou encore des troubles dépressifs profonds, voisinant la mélancolie, avec suicide.

b7. Troubles neurocognitifs sévères dus au grand âge :

Sans pathologie spécifique, le vieillissement naturel du cerveau (je parle des personnes autour de 100 ans) entraîne une diminution du nombre de neurones et de neuromédiateurs. La mémoire et les troubles cognitifs concernés par le processus dégénératif et les baisses de performances sont variables d’un sujet à l’autre.

C- Au service des résidants: l’hydre bienveillante

1. Préambule: choix linguistique

Il est souvent question de service de soins, chef de service… Le mot service a en effet beaucoup de sens. J’apprécie de l’utiliser car, en filagramme, j’entends une de ses nombreuses définitions : «ce que l’on fait pour quelqu’un».

2.  État des lieux du personnel soignant (interne et externe)

Chaque acteur du service apporté aux résidants est important et est recruté pour son professionnalisme mais surtout pour ses qualités humaines, permettant de voir le résidant comme une personne avant tout.

Il y a 45 salariés auxquels se rajoutent les 3 cuisiniers qui travaillent dans l’établissement, soit 32.47 ETP (Équivalent Temps Plein).

Par décision de la Direction, les acteurs de soins qui travaillent dans les unités ‘Pierre Mara’ et ‘Ermitage’, ne sont pas arbitrairement nommés, mais font le libre choix de venir dans ces services. Certains ne restent que quelques mois, d’autres (la majorité) plusieurs dizaines d’années. Ces soignants suivent des formations continues adaptées.

3. Attitude commune dans la pratique des soignants: l’humanitude

a. Origine :

Selon Albert Jacquard , l’humanitude recouvre «l’ensemble des cadeaux d’évolutions que les humains se sont faits les uns aux autres aux cours des générations, depuis qu’ils ont conscience d’être, et qu’ils peuvent se faire encore, en un enrichissement sans limite».

b.  Application pratique dans les soins :

Voici Les quatre piliers de l’humanitude :

  • Le regard : il doit s’échanger face à face, les yeux dans les yeux, à hauteur du visage.
  • La parole : elle doit annoncer chaque geste.
  • Le toucher : il s’agit d’essayer de transformer le ‘toucher utilitaire’ en ‘toucher tendresse’ tout en respectant la sphère d’intimité de la personne.
  • La verticalité : essayer le plus possible, d’accompagner la personne debout, tout en respectant ses limites et états du moment.

L’individualisation des soins : Le soignant, le plus possible là encore, s’efforce de s’adapter à chaque résidant, d’être davantage à l’écoute de ses désirs et de ses besoins, d’apprendre à connaître son histoire.

Les limites : Les GMP augmentent d’années en années mais pas les crédits pour embaucher du personnel soignant. La lourdeur croissante des prises en charges entraîne un temps réduit avec le résidant. Et les professionnels et les résidants en pâtissent.

4. Formation continue du personnel soignant

Afin d’être plus au service du résidant, les professionnels suivent des formations spécifiques et diverses, qu’ils partagent ensuite avec ceux qui n’ont pas pu les suivre, ne serait-ce que par leur attitude. Par exemple:

o 10 professionnels ont bénéficié de la formation Montessori, adaptée aux personnes âgées dépendantes,

o 5 professionnels ont bénéficié de la formation Snoezelen,

o 3 professionnels ont bénéficié de la formation d’assistant de soins en gérontologie (ASG),

o 3 professionnels ont bénéficié de la sensibilisation à la méthode de Validation de Naomi Feil.

De plus, la médecin coordonnatrice, est fervente élève du gérontopsychiatre Jean Maisondieu, et ainsi, sait diffuser, faire infuser, cette approche auprès des soignants.

5. Les soins non-médicamenteux 

a. Effectués par les soignants :

Par leur formation, les soignants savent pratiquer des soins non médicamenteux comme par exemple :

• Les ateliers mémoire.

• La confection de potage maison tous les soirs à l’unité Pierre Mara.

• Des repas dits thérapeutiques, en compagnie des résidants.

• Les soins en salle Snoezelen…

b. Les animations :

Il n’y a pas de preuve scientifique que les animations font partie des soins non médicamenteux, mais force est de constater un mieux-être chez les résidants qui y participent (volontairement). Nombreuses sont les activités, et l’animatrice (qui ne fait pas partie du personnel soignant) est aidée par une solide équipe de bénévoles. Par exemple :

• L’activité chant, où les personnes viennent nombreuses, des trois unités, dans la salle polyvalente. Je rappelle que les chansons, parues quand les résidants avaient de 20 à 30 ans, sont utilisées en musicothérapie pour les personnes qui ont des troubles mnésiques plus ou moins importants : à travers l’émotion provoquée par le chant (chanté ou écouté), une petite veilleuse s’allume dans l’obscurité de leurs souvenirs et des sens et sentiments de l’époque peuvent se mettre au jour .

• La sortie annuelle d’une semaine de vacances dans une maison de bord de mer.

• Le jeu du loto.

• Les sorties (courses, cinéma local, marché, visites, spectacles…).

• Les participations aux décorations de la résidence, adaptées au moment de l’année.

• Le ‘lien canin’ , où sont conviés des chiens dressés et leur maître, pour un échange de bonté, sans jugement, avec les résidants.

• La célébration de la messe, les jeudis et dimanches matin.

• Les célébrations, une fois par mois, des anniversaires.

• L’invitation d’animateurs musicaux.

• L’animation lecture.

• L’invitation des enfants, en groupe, porteurs d’un projet.

• La gymnastique douce (vélo d’appartement).

• Les soins esthétiques.

• Les moments ‘thé dansant’ en lien avec d’autres maisons de retraite…

c. La responsabilisation des résidants :

Peut-on parler là aussi de soins non-médicamenteux ? Je le suppose.

Dans ce domaine, je souligne :

• La participation active au Conseil de la Vie Sociale.

• La gestion de la boutique.

• L’arrosage des nombreuses plantes.

• La confection de décorations florales…

6. Les mécanismes de défense 

a. Formels :

Il y a régulièrement des analyses de la pratique. Les soignants peuvent aussi demander des entretiens particuliers.

b. Informels :

Il n’est certes pas évident de travailler auprès de personnes dépendantes, abîmées physiquement et mentalement, de côtoyer la mort. Cela peut naturellement rappeler au personnel sa propre famille ou aussi ce qu’il pourrait devenir plus tard et raviver sa propre angoisse de mort. D’où l’importance d’avoir des mécanismes de défenses informels comme des pauses ensemble (où il est tabou de parler travail), des discussions de couloirs parfois de tout et de rien, des rires, voire des fous rires, de la taquinerie, de la tendresse dans leurs appellations entre personnels, des affinités… et aussi de la musique d’ambiance, diffusée dans tout l’établissement, forte parfois, souvent sur la station RFM, qui a pour effet de dynamiser et de prendre un certain recul.

7. Petite conclusion

a. Enquêtes et classements :

o En 2013, France Info annonce le fruit d’une enquête sur le classement des maisons de retraite en France. L’enquête porte sur 10400 établissements, publics, privés et associatifs : 64 établissements ont obtenu la note 10/10, et le département figurant en tête est… la Loire Atlantique.

o En 2014 et 2015, l’association UFC Que Choisir a visité anonymement 2404 EHPAD en France. Les appréciations et critères de notation se sont faits sur la chambre, les locaux et son environnement, la vie quotidienne, et l’accueil.

L’Ehpad de la Bourgonnière fait partie, en Loire Atlantique, de ceux qui ont reçu le maximum de points et est classé 4ème  meilleur Ehpad de la région.

b. Points à améliorer :

b1 : La salle Snoezelen.

D’origine néerlandaise, ce mot résulte de la contraction des verbes snuffelen (renifler, sentir) et doezelen (somnoler). Il fait référence à la notion d’exploration, de détente, de plaisir des stimulations sensorielles.  A l’Ehpad de la Bourgonnière, je pense que cette salle est à améliorer:

• dans les surfaces trop petites des différentes matières, collées au mur, en vue d’une meilleure sensation de toucher,

• dans la musique diffusée, musique commerciale soi-disant relaxante, mais vide, musique ‘soap’ qui présente de fortes probabilités d’énerver une personne déjà en crise, alors qu’il serait plus approprié qu’elle soit en concordance avec l’Identité Sonore de la personne,

• par le lit, peu modulable et couvert d’une alèse en plastique (pratique mais pas forcément douillet),

• par les parfums : utiliser un diffuseur d’huiles essentielles naturelles en connaissance des effets recherchés,

• par la température, plutôt basse. En effet, cette salle sert aussi (malheureusement par manque de place) pour les vélos d’appartement (gymnastique douce). Cette dernière est fort utile mais pourrait se situer autre part, par exemple dans la salle de soin inoccupée du 1er étage de l’unité Village qui m’a été prêtée comme bureau durant mon contrat. Aménagée, elle pourrait accueillir les vélos.

b2 : L’absence de temps formel de transmission (entre référent tout au moins) quand un résidant de l’unité Village est déménagé dans les unités Ermitage ou Pierre Mara, dû à l’évolution de son état.

b3 : La musique ambiante. Elle est génératrice de stress et d’agacement chez les résidants et dénote une peur du silence pour le personnel, assimilé à la mort.

c. Histoire et choix linguistique.

c1. Un changement de référentiel :

Avant la seconde moitié du XXème siècle, les Anciens, sauf troubles dangereux, étaient gardés à la maison. Les trois générations vivaient ensemble (enfants, parents et grands-parents encore vivants). Ceci pour le meilleur et pour le pire. Enfin, c’est ce qu’ont connu, dans leur enfance ou leur jeunesse, les résidants actuels de l’Ehpad. Quel bouleversement culturel!

c2. Histoire du nom des établissements pour personnes âgées dépendantes voire démentes :

Au XVIIème siècle, sont créés  les hôpitaux généraux. L’étymologie du mot hôpital viens du latin hospes qui signifie hôte, cette racine est aussi celle du mot hospitalité. A contrario, le but des hôpitaux généraux était d’y enfermer toute personne jugée indésirable par la société, dont les vieillards indigents. Progressivement, la prise en charge s’est plus spécifiée en fonction des personnes hébergées.

Fin du XIXème siècle, le nom est changé en hospice, ayant la même racine étymologique que précédemment. Ce sont des lieux, ayant une capacité se dénombrant en centaines de places, qui mélangent toutes sortes de vieillards, en grande promiscuité.

En 1962, après le rapport Laroque, sont créées les maisons de retraite, ayant trois exigences :

o La conception d’établissements proches des centres d’intérêts des agglomérations, pour l’intégration sociale.

o L’individualisation et la personnalisation des chambres.

o L’architecture (pour 70 personnes maximum) qui favorise l’aménagement de locaux ayant pour objectif de faciliter la vie en commun des petits groupes.

Je vous invite à regarder de plus près cette dénomination :

Le terme maison est en fait une ‘violence douce’ (oxymore utilisée par le psychothérapeute Thierry Tournebise, quand il écrit sur la prise en charge des personnes âgées dépendantes). Même s’ils sont dans un lieu de vie, les résidants ne sont pas dupes (voir enquête de l’ONFV) et souvent, consciemment ou non, désirent rentrer dans leur maison, chez eux.

Le terme retraite est ambigu. Être en retraite peut s’entendre par être mis en retrait. Ce mot peut signifier aussi que l’on est vaincu et en fuite devant l’ennemi (ex : «la retraite de Russie»). Mais, d’un autre versant, il peut aussi signifier un lieu tranquille où on se ressource, où on fait le point.

En 2002, suite à la loi 2002-2, sont créés les EHPAD qui renforcent les droits des usagers et beaucoup d’autres éléments très bénéfiques pour eux (se référer ci-dessus). Mais pour le résidant : il se retrouve pris en charge dans un acronyme, dont pratiquement seuls les professionnels connaissent la signification, les tenants et aboutissants. Dans la même veine, l’expression professionnelle  ‘prise en charge’ est révélatrice et de la passivité du résidant et de sa lourdeur, tant physique que psychique.

Afin d’être plus juste, plus clair et moins discriminant, je propose une nouvelle appellation du genre :

‘Lieu de vie au service des Anciens’ .

III. Immersion, observations, problématique

A- Positionnement personnel général à l’Ehpad

Quand je regarde, filmé en accéléré, un arbre qui pousse vers le ciel, lâche ses fruits qui à leur tour prennent racines et poussent encore, c’est un émerveillement. Je prends comme métaphore le palétuvier rouge, principale espèce constituant la mangrove (végétaux poussant dans un milieu hostile [eau de mer] qui sont fondement d’un biotope exceptionnel).

Je compare cela à la vie d’un être humain, d’une famille (cf.: arbre généalogique), d’une société donnée, de l’humanité entière. Le cycle est comparable. Les jeunes bourgeons deviendront racines porteuses… Ainsi, les Anciens, les Ancêtres, constituent mes racines et leur histoire est aussi mon histoire. C’est ainsi que j’ai effectué ce travail avec le sentiment permanent d’être privilégié et dans la joie des possibles rencontres. J’apprécie, depuis longtemps, écouter les histoires vécues par les Anciens. Par exemple un résidant me raconte son métier, qui était de pointe à ce moment-là, quand il était ingénieur sur les postes à galène, mettant la radio à la portée de tous. Ou, dans un domaine similaire, cette résidante, qui me raconte comment elle était technicienne sur les premières télévisions.

Je suis passionné par toutes les aventures et bouleversements du XXème siècle, et préfère de loin les écouter en direct par les témoins qui les ont vécus. Je suis arrivé le 1er novembre 2014. Coïncidence? Car ce jour, dans notre culture, est traditionnellement celui où l’on va honorer ses ancêtres. Les cimetières sont alors jonchés de fleurs, avec comme star, le chrysanthème .

B- Observations

1. Méthodologie

Par mon métier précédent d’éducateur spécialisé et par la pratique de la Communication Non Violente, j’ai essayé d’observer professionnellement de la façon la plus objective possible, sans jugement, sans à priori, sans peur, discernant, au possible, mes contre-transferts. Professeur de Communication Non Violente et psychothérapeute, Thomas d’Ansembourg cite le philosophe indien Jiddu Krishnamurti (1895-1986) pour qui :  «distinguer l’observation d’un fait de son interprétation est l’un des stades des plus élevés de l’intelligence humaine».

Suivant la pratique de la CNV, je me suis mis au clair avec mes sentiments et mes besoins, sans affect personnel .

Afin d’être observateur, j’ai mis aussi en pratique la métaphore de la roue qui tourne, dans la tradition zen : l’individu, surtout s’il est porteur d’une souffrance, reste placé sur la surface du pneu de la roue des évènements, qui tourne vite, et il ne voit presque rien, si ce n’est le bitume qui défile. La pratique du zen consiste à se choisir un rayon et à descendre peu à peu vers le centre du moyeu. L’individu va alors moins vite (le rayon étant plus petit) et voit de plus en plus clairement autour de lui ce qui se passe. Arrivé au centre de la roue, il est complètement immobile et voit l’ensemble, en éveil.

2. Notions du temps

C’est ma première observation. Il y a, dans l’établissement, plusieurs notions du temps. Grossièrement, il y a les lièvres (le personnel) et les tortues (les résidants). Les uns, de par leur mission professionnelle, les autres, de par leur grand âge et leur dépendance. Cette dichotomie peut se voir d’une autre façon, celle des stades de développement, ou des façons de vivre: une continuelle construction du Moi (cf.: Freud), en passant par la narcissisation [voire l’effort fourni pour la conserver], en parallèle à l’affirmation du Soi (cf.: Jung), qui est l’aboutissement de la sénescence.

De par ma fonction, j’ai la chance de pouvoir avoir du temps. Bien au-dessus d’Agadez, au Niger, un ami Touareg avait pris une poignée de sable dans sa main, doigts serrés, puis avait ouvert ses doigts. Joignant la parole au geste, il me dit alors : «Tu vois, si tu ne prends pas le temps, tu le perds».

Les personnes atteintes de troubles cognitifs majeurs, surtout ceux qui souffrent de dégénérescence mnésique, vivent leur instant présent, en accord avec la représentation unanime du temps ou avec un temps qui n’appartient qu’à eux. En travaillant avec eux, j’ai vu ainsi en moi germer le koan  du maître zen Kodo Sawaki (1880-1965) : «L’instant présent est un piège pour l’éternité».

Un koan ne peut, par définition, être expliqué, mais le philosophe et musicologue Vladimir Jankélévitch (1903-1985) peut aider. Je le cite : «L’occasion est une aventure, et elle advient toujours pour la première fois», «jamais auparavant et jamais plus». « A l’irréversibilité du temps, il convient d’apporter son imprévisibilité : le temps n’est pas une pure continuation d’être, mais innovation perpétuelle», «imprévisibilité et irréversibilité sont d’ailleurs comme le recto et le verso d’une même temporalité : si l’événement nouveau est toujours inédit, c’est que les évènements anciens ne souffrent aucune répétition».

3. X sports et ‘very old people’

Les X sports, ou sports extrêmes, sont depuis quelques années très populaires, médiatiques et de plus en plus spectaculaires. Ces sportifs font évoluer leurs prestations de manière toujours plus audacieuse, repoussant leurs propres limites à force de travail. Ce sont des frôle la mort, recevant ainsi de fortes doses naturelles d’adrénaline et de dopamine. Les spectateurs en éprouvent frisson, beauté, respect. Comme précurseur, nous pouvons nous rappeler James Dean, dans «La fureur de vivre».

Ce qui est bien moins spectaculaire et pas du tout reconnu sont les formidables efforts que peut faire une personne très âgée dans ses déplacements, entre autres, afin de conserver un reste de dignité. En effet, l’âge avancé amène, sur le physique pour le moins, des pertes progressives de capacités (ex.: la fonte des muscles, les articulations emprisonnées dans des gangues d’arthrose en poussées continues, les dysfonctionnements des organes…). Ainsi mettre seul ses chaussettes, pouvoir assurer son hygiène, faire un peu de marche tous les jours, et beaucoup d’autres actions qui nous paraissent si simples, sont en réalité effectuées avec beaucoup de volonté, de persévérance, d’efforts dans la douleur et de risque quasi permanent de se blesser grièvement. Non dans la grande vitesse mais dans une vigilante lenteur, les personnes très âgées pratiquent au quotidien du sport extrême.

4. Autres observations

Il apparaît plusieurs attitudes différentes sous-jacentes à l’interaction avec la personne très âgée, atteinte de troubles neurocognitifs sévères. Elles ne sont pas forcément toutes bien adaptées et j’en constate un certain désarroi des soignants, malgré leur bienveillance, leur professionnalisme et leur humanitude.

Utilisation de la Validation (d’après Naomi Feil), que je cite :

  • « L’intervenant ne discute pas et ne se confronte jamais à la personne.
  • Il n’essaie pas de l’amener à expliquer son propre comportement.
  • Il n’essaie pas de l’orienter sur l’époque et le lieu, si elle ne le souhaite pas.
  • Il n’utilise pas les techniques de renforcement positives ou négatives pour modifier le comportement de son interlocuteur».

Cette méthode est celle, à mon sens, la plus adaptée.

Utilisation de l’Orientation vers la réalité (développée par le psychiatre James Folsam en 1964) :

Cette attitude fonctionne pour les personnes âgées dépendantes mais peut faire souffrir dans les cas qui me préoccupent, car les personnes atteintes de troubles neurocognitifs sévères déforment volontairement les réalités du jour présent, soit pour recréer des situations qu’ils avaient mal résolues dans le passé, soit comme moyen de survivre aux pertes causées par leur âge.

Utilisation de la Diversion (fonctionne habituellement) :

Elle est utilisée pour modifier les comportements négatifs en proposant une distraction agréable. Toutefois, cette action ne peut être que de courte durée, parce que la distraction proposée n’est pas la réponse au besoin profond qui a provoqué le comportement.

5. L’équipe

J’ai pu observer une équipe professionnelle saine, c’est-à-dire, étant dans la synergie {différentiation – confrontation – complémentarité}. De plus, grâce, entre autres, à leur système de défense, les soignants sont disponibles et patients avec les résidants.

Si j’avais fait un sociogramme de Moreno (sociologue et psychothérapeute (1889-1974)), visant à déterminer l’organisation socio-affective, les flèches reliant les personnes auraient été principalement dans les deux sens, avec aucun singleton. Bien sûr, il apparaît, mais sans scission, des groupes d’appartenances pour chaque unité, chaque pôle.

D- Problématique

1. Objectif principal

Aider, par la musicothérapie, la personne atteinte de troubles neurocognitifs sévères, à résoudre au mieux l’objectif de sa propre sénescence.

2. Visées thérapeutiques connexes

Afin d’aller vers l’objectif principal, différents moyens et ateliers thérapeutiques vont être mis en place (une même personne peut se retrouver dans plusieurs ateliers, suivant l’évolution de son état). Voici leurs objectifs :

a. Par la pratique de la musicothérapie, dans la simulation des neuromédiateurs, essayer de contribuer à l’allègement des traitements chimiques dont les substances actives ont des effets secondaires souvent délétères chez les personnes très âgées.

b. Par l’utilisation d’un instrumentarium inconnu des personnes, stimuler la plasticité cérébrale et la neurogenèse.

c. Donner la possibilité à la personne, dans une écoute active, de s’exprimer dans ses émotions, sentiments et besoins, par la mise en place de séances de musicothérapie active individuelle (voir annexe 1).

d. Par des séances de musicothérapie active en groupe restreint, aider à la communication entre les personnes d’une même unité, essayant de les dégager de leur à priori ou de leur rôle.

e. Par la musicothérapie réceptive individuelle en live, participer à l’accompagnement au coucher, pour travailler chez la personne : l’agressivité, le sundowning syndrome et l’inversion du rythme nycthéméral.

f. Par la musicothérapie réceptive et la verbalisation, aider la personne dans l’accompagnement de la fin de sa vie (et essayer de définir en pratique l’expression : mourir en paix).

g. Donner les moyens aux soignants, par un angle de vue musicothérapeutique, de créer une bande sonore ambiante, basée sur le résidant.

IV. Construction théorique

A- Préambule: Langue des Oiseaux et choix linguistique

1. Savoir et connaissance

Selon la Langue des Oiseaux, le verbe savoir peut-être lu comme s’avoir, c’est-à-dire avoir pour soi, pour sa propre érudition.  Le mot connaissance quant à lui, peut être lu comme co-naissance, c’est-à-dire faire l’expérience de naître avec l’autre ou encore con-essence, c’est-à-dire partager avec l’autre ce que nous sommes en profondeur. A mon sens, donc, le savoir (mot autocentré) ne peut devenir fécond, spécialement dans un métier de thérapeute, que pour la connaissance (mot relationnel), [cf.: transformation  de point de vue, transformation psychique…].

2. Soignant et soigné

Toujours selon la Langue des Oiseaux, le mot soignant peut être vu comme soi-niant, c’est-à-dire, non pas le rejet de qui l’on est, mais l’absence de recherche de profit personnel dans le fait de soigner. Le mot soigné peut être vu comme soi-nié.

En prenant appui sur les fondateurs de la psychanalyse, je dirai plutôt que le  Moi-niant, selon Freud (mot actif), s’occupe du Soi-nié, selon Jung (mot passif). Ce qui devient contraire à mon optique thérapeutique. Je préfère donc parler, non de soigné, mais de patient. A combien de démonstrations de patience, plus ou moins acceptée ou forcée, avons-nous assisté ou bien vécu face à la maladie, au handicap, à la fin de la vie?

B- Fondations

1. Introduction

a. Culture de l’Ehpad de la Bourgonnière :

Chaque Ehpad a sa propre culture. Afin que mon travail en musicothérapie puisse s’insérer dans celle de la Bourgonnière, je choisis de le greffer sur un travail déjà en cours. Je vais donc m’appuyer sur la Validation de Naomi Feil, la méthode Montessori adaptée aux personnes âgées dépendantes et l’angle de vue du gérontopsychiatre Jean Maisondieu.

b. Une histoire de ponctuation :

Je fais référence à Hamlet, dans la pièce éponyme de William Shakespeare (1564-1616). Dans l’acte 3, scène 1 : Hamlet, seul dans un appartement du château, est plongé dans ses méditations avant l’arrivée de sa maîtresse. Cette machiavélique rencontre est orchestré par le conseiller du roi meurtrier, afin de le confondre. Dans cette forte tension dramatique, il dit alors la phrase célèbre, début d’un riche monologue : «To be or not to be, that’s the question», soit: Être ou ne pas être, telle est la question.

Or, dès l’origine de la traduction, il y a confusion dans la ponctuation, ce qui change le sens et appauvrit le génie de l’auteur. Le texte original est «To be or not? To be, that’s the question»,  c’est-à-dire : Être ou pas?  C’est être qui est la question.

2. La méthode Montessori

a.  Présentation.

Cette méthode, inspirée des travaux du docteur Maria Montessori (1870-1952), est adaptée par le professeur Cameron Camp, neurologue et chercheur américain, en 1999.

b. Retour sur le nihilisme thérapeutique.

Il consiste en l’idée qu’une personne âgée qui présente une démence, est incapable d’apprendre ou d’exprimer quoi que ce soit et ne fait que décliner dans maints domaines. Cette idée est insidieuse, car elle détruit l’espoir et condamne à accepter qu’il n’y ait rien à faire. Le psychologue et psycho-gérontologue Tom Kitwood (1937-1998) a été l’un des premiers à remettre en question cette idée. L’usage d’un modèle psycho-social remplace progressivement le modèle médical dans le soin et la démence.

c. Activités et soins.

Les activités proposées visent à optimiser les capacités plus persistantes (mémoire procédurale et mémoire émotionnelle). Elles doivent intéresser les personnes et avoir du sens pour elles. Il convient aussi au soignant de leur donner un rôle à remplir (sentiment d’appartenance, de sécurité et d’estime de soi).

Déroulement d’une activité (individuelle ou en groupe) :

  • Commencer l’activité par une invitation.
  • Faire une démonstration avant de demander à la personne de faire par elle-même. Cela lui permet de se focaliser sur la procédure et non sur des directives verbales, source de confusion.
  • Décomposer l’activité en tâches successives.
  • Clore l’activité en demandant à la personne si elle aimerait la refaire une autre fois.

3. La Validation de Naomi Feil

a. Introduction : 

Valider, c’est reconnaitre les émotions et les sentiments d’une personne. La Validation emploie l’empathie thérapeutique pour s’accorder à la réalité intérieure de la personne âgée désorientée.

b. Correspondance avec la théorie du psychologue Erik Erikson (1902-1994):

Erik Erikson a élaboré une théorie des étapes du développement au cours de la vie, avec leurs tâches respectives, qui se fonde sur les interactions entre les capacités (biologiques, mentales et sociales), les besoins et les pulsions. En grandissant, l’accomplissement d’une tâche dépend de la façon dont ont été accomplies les tâches des étapes précédentes. Les grands vieillards désorientés, dans ce que Naomi Feil nomme la Résolution (jamais totale), vont essayer de retrouver une Intégrité, en essayant de se réconcilier, de se réapproprier les étapes de leur vie qui se sont mal ou très mal passées.

c. Techniques de Validation permettant de communiquer avec les personnes âgées atteintes de troubles neurocognitifs sévères :

Selon Naomi Feil, ceci concerne les vieillards désorientés au 3ème stade : «les mouvements répétitifs» et au 4ème stade : «vie végétative».

c1.La concentration. C’est à l’intervenant en Validation d’essayer d’entrer dans le monde de la personne. Pour être ouvert à leurs émotions, il doit être libéré des siennes propres, il se doit d’être centré (cf.: la métaphore zen de la roue qui tourne).

c2. Travailler et accepter l’ambiguïté comme moyen de répondre à une personne incapable de s’exprimer de façon sensée. En effet, à ces stades de la Résolution, les malades ont tendance à inventer leur propre vocabulaire.

c3. Relier les comportements aux besoins. Persistent trois besoins de base : être aimé, être utile et exprimer ses sentiments.

c4. Utiliser le contact physique.

c5. Leur renvoyer leur image en copiant les mouvements de leur corps, leur façon de respirer, ou encore danser à leur rythme.

c6. Utiliser la voix, le toucher, des regards proches de façon sincère pour obtenir une réaction.

c7. Se servir de la musique (sic).

d. Attitudes du praticien en validation dans tous les cas :

Être centré.

Observer les caractéristiques physiques des personnes, leur langage non-verbal.

Les écouter avec attention.

Ne pas discuter de la vérité des faits.

Ne pas porter de jugement.

Être attentif à l’espace privé, tant physique que psychologique, de chacun.

4. Carl Ransom Rogers

a. Présentation :

Carl R. Rogers (1902-1987) était docteur en psychologie et professeur à l’université de Chicago. Je vais relever dans sa conception de la psychologie humaniste (ou existentielle), les points qui vont contribuer à ma base de thérapeute.

b. La congruence :

Lorsque le psychothérapeute est congruent, il est authentique dans le rapport avec son patient, sans masque ni façade. Plus le thérapeute sait écouter et accepter ce qui se passe en lui, ses propres sentiments et besoins, plus il va être alors capable de les exprimer au moment opportun et le changement psychique chez le patient s’en trouvera facilité.

c. L’empathie (thérapeutique) dans la relation d’aide, l’Ecoute Active :

Je reviendrai plus en détail sur ce point, mais l’empathie selon Carl Rogers me semble être la seule qui soit thérapeutique dans la relation d’aide. C’est-à-dire :

  • Laisser résonner en soi, en congruence et sans jugement (tout en restant centré), tout ce que vit le patient, à ce moment précis. 
  • Reformuler afin de voir si l’on a bien saisi, donc montrer au patient qu’il a bien été entendu; peut-être suggérer quelques pistes, dans l’empathie.
  • Laisser le patient cheminer, soutenu (de moins en moins) par le thérapeute, afin qu’il trouve en lui-même les ressources pour résoudre son problème, par transformations psychiques.

d. Le continuum :

Faisant écho à Vladimir Jankélévitch, Carl Rogers comprend que «les individus n’évoluent pas d’un point fixe et homéostasique vers un nouveau point fixe. Au contraire, le continuum le plus significatif se développe à partir d’un point fixe vers le changement (…), à partir d’un état de stabilité vers un processus évolutif». Et cela toute vie durant, tout comme chaque être vivant.

5. L’empathie thérapeutique

L’empathie, en général, consiste à tenter de se mettre à la place de l’autre (ce qui est une illusion) et ainsi l’aiguiller vers des solutions qui nous conviendraient très bien, si nous nous retrouvions dans la même situation. Ceci n’est pas soignant. Le psychothérapeute Thierry Tournebise définit cette empathie comme du «narcissisme relationnel».

L’empathie soignante (ou thérapeutique) est clairement définie par Carl Rogers : laisser en vérité résonner en soi, sans jugement, les états informatifs (représentations), émotionnels et psychoaffectifs du patient, tout en restant objectif, centré.

Je reprends la métaphore zen de la roue, mais cette fois à deux : la roue du patient roule à sa vitesse, le patient étant à la surface du pneu, et cette roue, par alliance thérapeutique (voir ci-dessous), comme par une courroie de transmission, est liée à la roue du thérapeute, qui lui, est centré, immobile, sur l’axe de son moyeu. Par l’Ecoute Active du thérapeute, il a la possibilité de trouver son propre rayon pour se centrer.

Il est important, dit Thierry Tournebise, que le thérapeute ne soit ni emporté dans les affects, ni s’être mis dans la distance (conséquence : absence de relation). Ces deux travers de la relation ne sont que les deux faces d’une même pièce et bloquent la possible communication soignante. Le thérapeute se doit d’être distinct, donc différencié (cf.: Winnicott).

6. Thierry Tournebise

a. Présentation :

Thierry Tournebise (né en 1951) est psychosomaticien, psychothérapeute et formateur auprès de personnels soignants. Il est le fondateur de la «Maïeusthésie» composé du grec maieutke, art d’accoucher quelqu’un, et du mot d’origine indo-européenne aisthanesthai, sentir, percevoir.

b. Rassembler les parts de soi éparpillées, l’amour d’Isis :

Dans la mythologie égyptienne, Isis était la femme d’Osiris. Osiris avait un frère Seth, jaloux et envieux, qui lui tendit un piège. Afin d’en finir pour de bon, il découpa Osiris en quatorze morceaux qu’il éparpilla sur la terre d’Égypte.

Isis, avec l’aide de sa sœur, entreprit de le rechercher puis de rassembler les morceaux de son mari. Osiris fut rassemblé avec tant d’amour, que non seulement il revint à la vie, mais en plus, redevint apte à la procréation. Ensemble ils conçurent Horus.

Pour Tournebise, la thérapie est un «chemin d’amour entre celui qu’on est et tous ceux qu’on a été». Les morceaux, dans l’objectif de ma problématique, n’ont pas été éparpillés dans l’espace (l’Égypte) mais dans le temps (chaque histoire personnelle). Le processus de renaissance terminé, il reste toutefois à apprendre à vivre. Mais dans le processus de (re)naissance, bien que la solution soit toujours l’accueil, il convient de respecter les résistances, ne pas forcer, car ce qui résiste «fait partie de la notice du kit de montage [des morceaux éparpillés]».

c. Guider sur le fil :

Le réflexe qui consiste à essayer d’oublier ce qui nous a fait du mal, nous protège correctement de la douleur immédiate ou sourde, et nous permet d’avancer. C’est la  pulsion de survie. Afin de ne pas perdre ce précieux instant de notre vie dont nous nous sommes personnellement amputés, nous l’attachons inconsciemment à un fil, dont nous gardons précieusement l’autre extrémité près de nous. Nous nous en occuperons plus tard, lorsque nous aurons gagné en maturité, ceci est l’œuvre de la pulsion de vie .

Pour Tournebise, être thérapeute, «c’est savoir reconnaitre le fil d’Ariane que le patient nous propose et l’aider à l’emprunter pour mieux accéder à lui-même. C’est respecter ses peines et ses résistances (…). Si le patient est un funambule, le thérapeute doit être son balancier l’aidant à ne pas perdre l’équilibre sur son fil».

7. Jean Maisondieu

a. Présentation :

Le docteur Maisondieu est gérontopsychiatre des hôpitaux et propose une approche psycho-dynamique de la démence, au carrefour du médical, du sociologique et du psychologique.

b. La maladie d’Alzheimer : un grand tiroir pratique ?

L’approche purement biologique de cette maladie a pour inconvénient de se dispenser de chercher à comprendre l’individu, dont les neurones se détériorent. Les troubles cognitifs liés à la vieillesse ont de plus en plus été décrétés maladie d’Alzheimer. L’objectivité affichée que permet le modèle lésionnel a ainsi glissé vers la croyance. Ce qui pose question, c’est la condamnation implicite à l’incurabilité. Je cite : «le message paradoxal est le suivant : ‘Soignez les déments, ce sont des malades, mais ne les guérissez pas, ce sont des incurables’», et il ajoute: «même si la démence n’est pas incurable, elle est difficile à soigner».

c. L’angoisse de la mort et le concept de thanatose :

Selon l’auteur, c’est en réponse à l’aspect insupportable du vieillissement autant qu’à l’angoisse de la proximité de la mort , et au tabou qu’elle entraine, que la démence se développe. La sexualité était le tabou d’hier, elle est aujourd’hui omniprésente, tel un tabou inversé. C’est la mort que l’on veut aujourd’hui dissimuler. Jean Maisondieu décrit donc la démence comme une réponse défensive psychosociale à triple démarche destructive : individuelle, familiale et sociale. C’est le concept de thanatose. Je cite : «Exclure sans rejeter et rejeter sans exclure, s’exclure sans se tuer et se tuer socialement pour ne pas mourir sont des demi-mesures auxquelles sont conduits (…) ceux qui sont incapables d’admettre la défaite complète devant la mort», et aussi «le refus de donner du sens aux symptômes oblige les patients à les majorer en toute inconscience pour se faire comprendre». Nous nous trouvons alors face à un suicide non létal.

Une des angoisses premières à appréhender est notre angoisse collective et sociétale de la mort.

8. Le processus d’individuation; le Soi

a. Présentation :

C’est le psychanalyste Carl Gustav Jung (1875-1961) qui définit ainsi l’individuation: «J’emploie l’expression d’individuation pour désigner le processus par lequel un être devient un individu psychologique, c’est-à-dire une unité autonome et indivisible, une totalité».

b. Le processus :

Il consiste en l’intégration successive de différents archétypes afin de libérer le Soi. Le Soi étant à la fois le centre de ces archétypes et l’archétype qui les organise. Voici quelques archétypes :

• La « personna », ou masque social.

• L’ « ombre  », qui contient tout ce que la personne juge répréhensible.

• L’ « anima » (pour les hommes) et l’ « animus » (pour les femmes), qui représente respectivement les valeurs féminines et masculines.

• Le Soi.

c. Le Soi :

Pour Jung, «le Soi est non seulement le centre mais aussi la circonférence complète qui embrasse à la fois conscient et inconscient». C’est par ce symbole du Tao (‘Yin/Yang’) que Carl Jung représentait le Soi.

9. Regards sur la psyché

a. Présentation :

Je vais essayer de préciser synthétiquement les quatre éléments de la psyché : le Ça, le Moi, le Surmoi [voir livre de Sigmund Freud, réf. 12]

et le Soi [voir livre de Gustav Jung, réf.20], ainsi que de distinguer l’objectal et l’existentiel.

b. Le Ça et la libido :

Tiré du second topique du psychanalyste Sigmund Freud (1856-1939), le Ça désigne une source intérieure qui échappe à notre volonté et qui exerce une pression. La libido est un flux d’énergie dont le Ça est la source. Le comportement de ce flux varie selon qu’il sera libre, contrarié, refoulé, canalisé…

c. Le Moi et le narcissisme :

Suite à un préalable narcissique, où le flux libidinal s’écoule vers lui-même, celui-ci va se diriger vers l’extérieur, vers les «objets extérieurs». Le Moi va donc être cette porte psychique par laquelle l’individu va tenter d’investir le monde extérieur avec son flux libidinal, dans une tentative de profiter, de se nourrir de l’autre, c’est l’égo.

d. Le Surmoi :

Toujours tiré du second topique de Sigmund Freud, le Surmoi est l’élément régulateur du Moi. Le fondement du Surmoi est l’Idéal du Moi, où l’individu, face à son environnement, se construit un idéal à atteindre pour optimiser les performances de l’écoulement d’énergie. Le Surmoi va donc tenir lieu de prothèse remplaçant la conscience manquante et aura pour tâche d’éviter les débordements impulsifs du Ça. L’individu va s’appuyer sur des modèles «tout faits» pour assurer une vie acceptable.

e. Le Soi :

Tiré des archétypes de Carl Jung, j’en ai parlé au paragraphe précédent. Si le Ça est considéré comme source libidinale, le Soi est considéré comme source existentielle. Il va, non vers ce qui l’entoure pour s’en servir, mais vers les êtres pour les rencontrer. Alors que le Surmoi était une prothèse de conscience, le Soi semble être une conscience à part entière.

f. Équilibre des deux flux :

La structure psychique va donc devoir satisfaire deux types d’écoulements de flux : le flux d’énergie (libidinal) et le flux de vie (existentiel). Il est utile de préciser que l’énergie est caractérisée par le FAIRE et que la vie est caractérisée par l’ÊTRE.

g. Objectal et Existentiel :

▪ Le monde des objets : La libido se tourne toujours vers un objet, ne dit-on pas «l’objet du désir» ou même un «amour objectal»? Le monde des objets concerne le relationnel (la relation étant différente de la communication).

▪ Le monde des sujets : Le flux existentiel se tourne vers le Soi dans un processus d’individuation. Le projet est de rétablir la circulation existentielle, ce monde est celui de la communication, où les êtres comptent plus que des propos.

Il y a donc coexistence entre le flux libidinal vers le Moi, qui donne le narcissisme et le flux existentiel vers le Soi, qui donne l’individuation.

Remarque sur la prise en charge des résidants en EHPAD :

En toute bonne foi professionnelle, les accompagnateurs des personnes âgées, dans une empathie non soignante, ont tendance à traiter la revalorisation de l’estime de soi par une continuité (tant faire ce peut) de la narcissisation. En effet, c’est une projection de ce qu’ils pensent apporter de mieux d’après leur cheminement propre. Comme je l’ai indiqué dans la partie III, une croissance harmonieuse et constructive pour les personnes visant à construire leur Moi (flux libidinal) nécessite un processus de narcissisation. Ce qui ne peut être projeté sur les personnes visant le processus d’individuation de leur Soi (flux existentiel).  Une prise en charge pour une sénescence réussie nécessite cette prise de conscience essentielle: les moyens de construction des résidants et du personnel sont bien différents, voire antagonistes.

Sans le vouloir, ni le savoir, cela peut contribuer à ‘accompagner’ la personne âgée vers la sénilité!

C- Entresol

1. Supervision externe

Dès le début de mon contrat, je trouvais important d’être suivi en supervision, avec, comme questionnement de départ : discerner mes contre-transferts et décaper mon empathie afin qu’elle soit soignante.

A la moitié de mon contrat, j’ai pu trouver une personne compétente. Tous les 15 jours, nous avons travaillé une heure. J’en dévoile quelques pistes :

o Travail sur la devise inscrite au frontispice de Delphes que Socrate reprend à son compte : «Connais-toi toi-même». Le philosophe la développe: «la connaissance est immanente à l’homme, et non extérieure, la sagesse consiste à s’en souvenir. Cela ne peut se faire que grâce à la maïeutique».

o Travail sur l’observation de ma façon d’être, sans aucun jugement, en train de vaquer à mon travail à la façon décrite par Jiddu Krishnamurti, [voir son livre,réf.21]. Ceci afin de discerner mes filtres.

o Travail sur une définition psychosociale de la relation proposée, entre autres, par Serge Moscovici (1925-2014): «la relation est basée sur un échange d’intérêts». Quels sont mes centres d’intérêts dans ma relation avec les patients de l’Ehpad en musicothérapie et inversement ?

o Travail sur mon histoire.

o Travail sur la résonance inattendue de mon action auprès des patients : ma propre Intégration et mon propre processus d’individuation en marche.

Je suggère que chaque personne investie dans une relation d’aide puisse faire ce travail de fond. Des instances officielles de supervision (en interne ou en externe) seraient alors mises en place pour cela.

2. Instrumentarium utilisé

a. Présentation : 

Approuvé par Hervé Platel (professeur en neuropsychologie), mon instrumentarium, inconnu des patients, est un élément important dans mes objectifs.

Voici mon instrumentarium :

Sanzula; Grelots; Guiro 2 tons; Balafon; Cabassa; Maracas; Shékéré; Carillons à vent; Gong; Darbouka; Djembés; Bols tibétains; Bodhran; Tambourin; Mailloches et baguettes + Flûte baroque ténor en poirier et flûte traversière ‘tête argent’  (en usage personnel pour les soins).

Il convient d’y rajouter la voix, rythmée, mélodique. Le chant improvisé par rapport à l’histoire de la personne sur un fond de sanzula (tel un griot), l’improvisation sur le chant libre des voyelles, avec référence au yoga des voyelles, issu, en fait, de l’ancienne Égypte. Selon le psychanalyste Guy Corneau, qui utilise le yoga des voyelles : «la vague produite par le son [des voyelles] facilite l’expansion et l’ouverture de l’être».

En fait, ces instruments de bonnes factures, simples et gratifiants, sont des instruments (y compris la voix) de musiques que je qualifie d’originelles. La voix, les flûtes, les racleurs, les percussions sont les tout premiers instruments de musique de notre patrimoine humain.

Lors d’un contrat précédent dans un Ehpad différent, auprès de patients présentant les mêmes troubles, étaient apparus les éléments soignants d’un tel instrumentarium, à priori inconnu:

• par le toucher, sensation kinesthésique, recherchée par la personne;

• par les souvenirs engendrés par la confection des instruments (aide à la mémoire sémantique);

• par le son des instruments, sensation auditive nouvelle, pouvant non intentionnellement faire resurgir des émotions;

• par l’histoire, l’origine de l’instrument (invitation au voyage, concrétisation de reportages télévisuels);

• par une dynamique de groupe nouvelle dans la création d’une histoire sonore;

• par le réveil de la curiosité;

• par le plaisir de produire, dans un choix libre (aide à la difficulté de faire des choix dans des choses déjà connues);

• par la communication sonore et non-verbale (aide aux difficultés langagières, à l’aphasie);

• par la manipulation (aide à l’apraxie), d’où l’importance de mailloches pour pallier la fatigue;

• par le plaisir de retrouver des instruments similaires investis auparavant (aide à la mémoire épisodique, à l’agnosie);

• par ma relance et stimulation avec l’instrument dont je joue, de manière adaptée (aide aux troubles de la concentration);

• par la création d’émotions sonores nouvelles (aides aux troubles psycho-comportementaux);

• par l’effet de surprise, rompant un quotidien mortifère; 

• par la captation (aide au retour au calme). 

b. Apport des neurosciences (partie 1) :

Cet instrumentarium particulier permet de stimuler le développement des deux fonctions suivantes :

b1. La plasticité cérébrale :

De façon simple, la plasticité cérébrale est due à la capacité des neurones à faire et défaire leurs connexions synaptiques. Le cerveau est qualifié de plastique, car les connexions synaptiques, sont renforcées ou non, par l’environnement, la pratique. La musique provoque une ‘symphonie neuronale’ (cf.: Hervé Platel), c’est à dire qu’elle met en action des zones dans tout le cerveau, ce qui aide à la plasticité.

Dans sa thèse de doctorat en 2012, Aline Moussard montre que «l’activité sensorimotrice de la pratique musicale amène une réorganisation cérébrale». La musique entraine, par la plasticité cérébrale, «des effets de transfert à des compétences non-musicales», comme le langage et la motricité. Ce qui est fort appréciable pour les personnes atteintes de troubles neurocognitifs sévères.

b2. La neurogenèse adulte :

Là aussi, de façon simplifiée, le cerveau adulte continue à produire des neurones. La division des cellules souches neurales endogènes, donne naissance à des cellules capables de se différencier en neurones neufs qui s’intègrent dans les circuits cérébraux existants (limités chez l’adulte, mais touchant pourtant l’hippocampe). Ceci tendrait à confirmer ce proverbe japonais «On commence à vieillir quand on cesse d’apprendre» et j’ose ajouter : ceci quel que soit l’âge civil.

La musique pourrait bien accélérer la neurogenèse : des expériences menées sur des souris et des rats soumis à des stimuli musicaux montrent que la production de neurones est augmentée dans leur hippocampe. «Mais on ne sait pas toujours précisément ce qui produit cet effet neurostimulant» précise Hervé Platel.

D- Rez-de-chaussée

1. Apport des neurosciences (partie 2)

a. La route du bas :

Malgré l’espoir de la neurogénèse dans la zone de l’hippocampe, collée en son extrémité inférieure à l’amygdale cérébelleuse, les personnes présentant des troubles neurocognitifs sévères ont souvent l’hippocampe abîmé voire détruit.

Dans ma démarche de musicothérapeute, j’emprunterai principalement avec le patient, sa route du bas, en m’adressant  directement à son amygdale cérébelleuse (mémoire des ressentis).

b. La stimulation exponentielle des neuromédiateurs :

Le neuroscientifique canadien Daniel Lévitin (né en 1957) démontre que, dans la musicothérapie, le fait de pratiquer ensemble de la musique et/ou du chant, stimule de façon exponentielle les neuromédiateurs suivants (c’est-à-dire que 3 personnes pratiquant ensemble de la musique par exemple, n’engendrent pas 3 fois plus de stimulation mais bien plus ; raison majeure du grand nombre de chorales et de groupes de musique) :

  • L’endorphine.
  • La dopamine.
  • L’ocytocine.
  • La cortisone naturelle.
  • La morphine naturelle (voir endorphine).
  • La baisse du cortisol.

Je propose de les connaître un peu mieux et aussi de montrer comment ils peuvent aider, voire remplacer, les médicaments dits agonistes (action comparable à ces neuromédiateurs), sans leurs effets secondaires.

b1. Définition de neuromédiateur :

Un neuromédiateur est une substance chimique (appelée aussi neurotransmetteur), fabriquée par l’organisme et permettant aux neurones de transmettre un flux nerveux (le message), entre eux, ou entre un neurone et une autre variété de cellule de l’organisme (muscles, glandes).

b2. L’endorphine :

C’est un neurotransmetteur intervenant dans le soulagement de la douleur. Il agit sur les mêmes récepteurs que ceux de la morphine. Il est intéressant de noter que cette morphine naturelle du cerveau est 10 fois supérieure à la morphine de synthèse donnée pour soulager la personne souffrante.

b3. La dopamine :

C’est un neurotransmetteur synthétisé par certains neurones (dont la dégénérescence caractérise la maladie de Parkinson) qui intervient dans la commande de la motricité. Le phénomène de frisson dû à un plaisir fort est lié à la dopamine (dite hormone de la récompense). Elle est aussi le précurseur de l’adrénaline et de la noradrénaline, elle augmente ainsi le plaisir suscité par les conduites à risque. Dans le cadre de la musicothérapie, je resterai sur l’aide prépondérante de la dopamine dans la motricité et le plaisir.

b4. L’ocytocine :

C’est une hormone peptique fabriquée par les neurones du cerveau. Elle est active dans le lien entre deux individus en relation amoureuse, et plus largement, dans le lien social qui nous unit à nos proches.

b5. La cortisone naturelle :

C’est une hormone produite par les glandes corticosurrénales (au-dessus des reins). Elle a un rôle essentiel dans le métabolisme des sucres, les défenses immunitaires, l’action sur l’inflammation…  en bref, sur le bon fonctionnement de l’organisme.

b6. Le cortisol :

La cortisone étant un précurseur inactif du cortisol, celui-ci est communément appelé hormone du stress. C’est aussi l’hormone de l’éveil, elle contrôle le niveau d’énergie, mais elle est stimulée en outre par le stress physique et psychique. C’est cet effet que je retiendrai dans ma pratique de musicothérapie : la baisse du cortisol apporte donc par voie de conséquence une plus grande résistance au stress.

2. L’alliance thérapeutique

a. Préambule :

Histoire et étymologie du mot thérapeute : en 1877, ce mot signifie ‘médecin qui soigne’ emprunté au grec : qui prend soin. C’est cette définition qui est de rigueur encore aujourd’hui. Je trouve intéressant de noter que plus tôt, en 1732, ce mot signifiait ‘un ascète juif vivant en communauté non loin d’Alexandrie’ et en 1704, ce mot signifiait : ‘qui sert Dieu’.

b. L’alliance thérapeutique

Quand l’équipe soignante me présente un résidant afin qu’il devienne patient en musicothérapie, la première étape est d’établir avec lui une alliance thérapeutique. «Celle-ci s’amorce dès l’instant où la personne expérimente dans la relation une écoute différente de celle à laquelle il est habitué, une écoute qui l’aide à identifier la vraie nature de sa demande» dit le docteur en psychologie Monique Brillon. Elle s’appuie sur les capacités relationnelles du thérapeute (ouverture, authenticité, capacité d’écoute et d’accueil, assurance personnelle) et qui bien sûr, reste centré et distinct. Ainsi, la confiance du patient envers le thérapeute (et vice et versa ?) peut s’établir.

3. A la suite de Winnicott

A partir de  l’alliance  thérapeutique, le  musicothérapeute va devenir «l’environnement suffisamment bon» cité par Winnicott. Il va établir un cadre sécurisant et contenant par un rituel et co-construire avec le patient une aire transitionnelle de jeu. Pour le patient, nous dit Winnicott, l’aire transitionnelle remplit sa fonction «quand le jeu devient je». Dans cette aire peuvent alors se produire des évènements enjeux : des acting-out. Par la discontinuité contrôlée du cadre, la relation thérapeutique s’ouvre à des zones de risques, zones d’incertitudes, fort intéressantes pour la créativité. 

Tout cela entraîne l’espoir de nouveaux points de vue (du musicothérapeute et du patient) et si possible, des changements psychiques chez ce dernier.

4. Le cadre

Le cadre est primordial dans un atelier de musicothérapie, car il permet la mise en œuvre d’une relation thérapeutique. Il se définit par sa localisation, sa fréquence, sa durée et son matériel.  Il se distingue également par la position des personnes, le setting selon Winnicott, et la confidentialité. Il représente un rôle de contenance (délimitation entre le dedans et le dehors).

Benenzon le compare à la salle d’opération d’un chirurgien. Au moment où le lieu est déterminé, il affirme qu’«il n’y a que dans cette pièce que peuvent se produire les véritables liens en musicopsychothérapie». Le choix du lieu favorise donc la reconnaissance du médiateur (utilisé pour cette seule activité thérapeutique). Il est sécurisant car contenant, tant au niveau physique que psychique (il affirme la différenciation des rôles et le positionnement de chacun dans les interactions patient(s)/thérapeute et patient/patient). 

La périodicité des séances est sécurisante. Pour des personnes âgées atteintes de troubles cognitifs sévères, leur relation à l’espace et au temps est plus ou moins incertaine. Le cadre doit se déterminer en fonction du rythme de la personne. Si une séance doit être annulée ou reportée, il est nécessaire de les en informer.

C’est par ce cadre sécurisant que l’atelier peut fonctionner et va autoriser le patient, ou le groupe, à interagir, en étant protégé de ce qui pourrait provenir de l’extérieur. 

Par ma présence régulière, ma fonction de musicothérapeute représente un des éléments du cadre. En effet, le musicothérapeute est garant de la fonction d’étayage [notions de portage (holding) et de maintenance (handling) de Winnicott]. C’est effectivement cette capacité de contenir, et pas simplement de porter, qui permet aux résidants d’accéder à cette aire intermédiaire d’expérience et d’exprimer leurs vécus internes (aire transitionnelle).

Le cadre est délimité par des rituels, l’un d’entrée et l’autre de sortie. L’aller et le retour à la salle d’atelier en fait partie, tout comme les morceaux connus (les mêmes à chaque séance), que je joue au début et en fin de séance.

5. Le « non »

a. Apports de Jacques Salomé (né en 1935) :

Dans son livre «T’es toi quand tu parles», le psychologue Jacques Salomé apporte des jalons pour une nouvelle grammaire relationnelle. En osant se réapproprier sa parole (verbale ou non), en retrouvant ses signifiants personnels, en prenant le risque de se définir devant autrui avec ses propres références, chacun se donne ainsi plus de moyens pour exister. Et aussi en se responsabilisant pour accepter de s’ouvrir à une démarche d’apprentissage possible.

C’est ainsi qu’il fait émerger quatre principes de base :

  • Oser demander : passer de l’enfermement des exigences vers une relation de proposition, de stimulation.
  • Oser donner : passer d’une relation d’imposition vers l’oblativité.
  • Oser recevoir : passer de la dynamique du prendre vers celle de l’accueillir.
  • Oser refuser : passer de l’opposition vers l’affirmation.

En tant que musicothérapeute, je vais tenter d’être dans ces quatre axes et de faire émerger chez les personnes âgées dépendantes ces quatre mêmes axes. Dans l’éclairage de ce qui précède, Jacques Salomé donne des clefs permettant de passer de la relation à la communication.

b. Le «non», chez les personnes âgées dépendantes atteintes de troubles neurocognitifs sévères :

b1. Savoir interpréter le non :

La personne utilise le non pour deux raisons majeures : la première consiste à éviter de choisir et d’avoir à justifier son choix (c’est un «non» qui peut dire «oui»), la seconde pour exprimer clairement sa désapprobation. La communication non verbale aide à discerner entre ces deux non (de même pour les soignants habituels).

b2. Oser dire non :

Je pense que cela est primordial pour une personne dépendante, voire très dépendante, de pouvoir refuser un soin (ici, la musicothérapie, un soin non médicamenteux). C’est une occasion rare (et sans conflit) de s’affirmer.

6. Points sur la musicothérapie

a. Historique (dans notre culture) :

Il me paraît intéressant de superposer ce bref historique à ceux déjà évoqués (historique de la démence sénile et historique du nom des établissements).

a1. Chez les hébreux (environ -1000).

Dans la situation entre le roi Saül (ayant des accès dépressifs) et David (son futur successeur), David est considéré comme le premier musicothérapeute, qui calme Saül par le jeu de sa cithare et son chant. Voici le récit donné par la Bible, dans l’ancien Testament, au premier livre de Samuel [16, 14-23] : 

« L’esprit de Yahvé s’était retiré de Saül et un mauvais esprit, venant de Yahvé, lui causait des terreurs. Alors les serviteurs de Saül lui disent : »Voici qu’un mauvais esprit de Dieu te cause des terreurs. Que notre seigneur en donne l’ordre et les serviteurs qui t’assistent chercheront un homme qui sache jouer de la cithare : quand un mauvais esprit de Dieu t’assaillira, il en jouera et tu iras mieux’’. Saül dit à ses serviteurs : “Trouvez-moi donc un homme qui joue bien et amenez-le-moi.” L’un des serviteurs prit la parole et dit : “J’ai vu un fils de Jessé, le Bethléemite: il sait jouer, et c’est un vaillant, un homme de guerre, il parle bien, il est beau et Yahvé est avec lui’’. Saül dépêcha donc des messagers à Jessé, avec cet ordre : “Envoie-moi ton fils David (qui est avec le troupeau)”. Jessé prit cinq pains, une outre de vin, un chevreau et fit tout porter à Saül par son fils David. David arriva auprès de Saül et se mit à son service. Saül se prit d’une grande affection pour lui et David devint son écuyer. Saül envoya dire à Jessé : “Que David reste donc à mon service, car il a gagné ma bienveillance”. Ainsi, chaque fois que l’esprit de Dieu assaillait Saül, David prenait la cithare et il en jouait ; alors Saül se calmait, il allait mieux et le mauvais esprit s’écartait de lui. ».

a2. En Europe

o Au XIIIème siècle : pour Barthélémy L’Anglais, frère franciscain français et un des premiers encyclopédistes (mort en 1272), la musique sert à soigner les fous. Il écrit dans son «Livre des Propriétés des Choses» : «[…la musique,] pour les réjouir et pour oster leur peur et leur tristesse».

o Au XVème siècle : Marsile Ficin (1433-1499), humaniste, poète, philosophe et prêtre italien, écrit dans son livre «De triplici vita» : «le son musical, par le mouvement de l’air purifie, excite le spiritus aérien, qui constitue le lien entre le corps et l’âme, au moyen de l’émotion, il agit sur les sens en même temps sur l’âme».

o Au XVIIème siècle : Robert Burton (1576-1640), théologien à l’université d’Oxford, écrit dans son livre «Anatomie de la mélancolie» : «la musique est l’expression du mal de vivre et son remède».

o Au XIXème siècle : Jean Etienne Esquirol (1772-1840), médecin aliéniste, amène les malades mentaux à écouter des concerts privés de l’hôpital de la Salpetrière. Les musiciens sont alors dans une salle séparée.

François Leuret (1797-1851), anatomiste aliéniste français, élève d’Esquirol, médecin en chef de l’hôpital de Bicêtre, organise, avec les aliénés et des musiciens confirmés, des chorales, en interne à l’hôpital.

C’est Octave Du Mesnil (1832-1898), médecin de l’asile de Vincennes, qui généralise les orchestres d’aliénés eux-mêmes.

o Au XXème siècle : Entre les deux guerres, il y a l’abandon généralisé de la musique, c’est «hôpital silence!». 

Mais la musicothérapie est en gestation, prenant une place annexe dans des thérapies occupationnelles pour aider le patient à se socialiser.

o Années 1970 et suivantes: En 1969, Jacques Jost (ingénieur du son et musicothérapeute) et Edith Lecourt (psychologue, psychiatre et musicothérapeute) créent le Centre Français de Musicothérapie. Jacques Jost étudie le pouvoir psychoaffectif de la musique. Edith Lecourt réintroduit le rapport au patient, le mettant au centre de la musicothérapie. En 1986, Jacques Jost et Rolando Omar Benenzon (qui depuis 1977, forme des musicothérapeutes à Buenos Aires selon sa découverte du principe de l’Identité Sonore) créent la Fédération Mondiale de Musicothérapie. En 1996, a lieu le premier Congrès International de Musicothérapie.

a2. Exemples de soins, à l’aide de la musique, dans d’autres cultures :

a2.1.La transe, d’après l’ethnomusicologue Gilbert Rouget (né en 1961).

Dans tous les continents, la musique joue un rôle essentiel dans la montée en transe. Elle prend place dans un ensemble de représentations :

o Soit l’identification, comme dans la possession.

o Soit l’incarnation, comme dans le chamanisme.

o Soit le phénomène émotionnel, comme dans la transe communielle.

Différenciation :

• En entendant la musique rituelle jouée par les musiciens professionnels, le possédé rentre en transe induite : c’est l’arrivée du monde des esprits qu’il incorpore dans son corps.

• Jouant lui-même la musique rituelle, le chaman rentre en transe conduite. Il est maître de la transe et voyage dans le monde des esprits.

• Dans la transe communielle, le sujet garde sa personnalité et l’esprit coexiste, parle, agit avec lui, comme dans le semâ mevlevi  que l’on trouve dans le soufisme.

Les phases :

La modification s’opère suivant une suite de phases : la préparation, le déclenchement, la plénitude, la résolution. Il y a transe initiatique (avec chants lents, notion de pureté lumineuse) et la transe de possession (avec chants, tambours et cloches, joués pour les initiés).

La musique :

Il est souligné son action hypnotique sur le système nerveux et son action psychologique liée aux représentations culturelles. Le rôle de la musique est au service du groupe. Elle permet de socialiser et d’épanouir la transe. Elle la déclenche tout comme elle peut l’apaiser.

a2.2. En Inde :

Le Nada Yoga divise la musique en deux catégories :

o La musique intérieure, qui correspond à la vibration unique et personnelle du son ‘om’ (ou ‘aum’) . Ce son représente la première vibration qui a engendré toutes manifestations dans l’univers.

o La musique extérieure, qui produit des changements électrochimiques dans le cerveau. La mélodie et l’intonation sont les clefs de la musique indienne.

Le raga est la base de la mélodie. Le système des ragas remonte avant la civilisation de la vallée de l’Indus (-2000). Dans le domaine thérapeutique, il existe des ragas particuliers pour les soins ciblés, tant au point de vue physique, qu’émotionnel ou spirituel. Le thérapeute est le musicien qui sait ajuster le raga, en discernant l’alliance subtile du son intérieur unique à la personne et du son extérieur nécessaire pour le soulager. Le raga agit à la fois sur le musicien et sur le patient. Il apparaît ici un certain parallèle avec ce qui suit…

7. L’Identité Sonore de Benenzon

a. Présentation de l’auteur :

L’argentin Rolando Omar Benenzon (né en 1939), psychiatre et psychanalyste, musicien et compositeur, est l’un des grands pionniers mondiaux de la musicothérapie. Il est le fondateur de la première faculté de musicothérapie, à Buenos Aires en 1966. Il est aussi le découvreur en 1981 du principe de l’ISo (Identité Sonore).

b. Définition de l’ISo :

Chaque ISo définit chaque être humain de façon unique. Les expériences d’un individu sont, d’après Benenzon, «la condensation des énergies qui appartiennent à [l’ISo universelle + l’ISo gestaltique + l’ISo culturelle]». Il les définit ainsi :

  • l’ISo universelle : c’est le prototype sonore commun et partagé par tous (battements du cœur, respiration, son de l’eau, rythme de marche et de déplacement, message des animaux, mouvements [danse] et sons [musique et chants] ancestraux, silence.)
  • l’ISo gestaltique : cette ISo est le patrimoine de l’individu en particulier qui le différencie des autres. Elle se structure à partir de trois sources qui sont tous les sons qui entourent la maman durant la grossesse et atteignent le fœtus à travers le liquide amniotique, les sons depuis l’intérieur du corps de la maman et ceux depuis l’inconscient de la maman à l’inconscient du fœtus.
  • l’ISo culturelle : elle se construit par les sonorités propres à l’écosystème du nouveau-né.

c. L’ISo comme principe de musicothérapie :

Je cite Benenzon : «Pour ouvrir des canaux de communication entre un patient et un musicopsychothérapeute, il est nécessaire de reconnaître les ISo du patient et de les équilibrer avec les ISo du musicopsychothérapeute», et ainsi, par réciprocité, permettre au patient de retrouver, dans le non-verbal, sa propre source. J’utiliserai aussi l’ISo en interaction, c’est-à-dire la dynamique entre les différentes ISo des personnes membres d’un groupe.

8. Petite conclusion

Cette construction théorique (qui ne représente pas un modèle, mais bien une construction spécifique désirant traiter la problématique posée) a été omniprésente dans chaque atelier de musicothérapie que j’ai mis en place. Mais, en plus, pour chaque visée thérapeutique, j’ai ajouté des théories et techniques de musicothérapie spécifiques.

V. La clinique

A- Préambule

1. Rappel des différentes visées thérapeutiques

L’objectif principal est d’aider la personne à vivre au mieux le stade de la sénescence. Selon Erikson, cela correspond à l’Intégrité et selon Jung à l’accompagnement du Soi.

Pour cela, m’adressant à des patients atteints de troubles neurocognitifs sévères, je vais mettre en place divers ateliers à visées thérapeutiques complémentaires.

–  Ateliers de musicothérapie active individuelle.

–  Ateliers de musicothérapie active en groupe restreint.

–  Ateliers de musicothérapie réceptive individuelle afin de travailler sur des syndromes particuliers, durant l’accompagnement au coucher.

–  Ateliers de musicothérapie réceptive individuelle, avec verbalisation, afin de contribuer à l’accompagnement de la fin de leur vie.

2. Présentation des patients

Afin de respecter leur anonymat, m’inspirant du chant des voyelles, je les nommerai par une consonne initiale suivie de deux voyelles. Cela me rappelle le chant si particulier des langues polynésiennes ou encore vietnamiennes.

Je présente ici leur pathologie, leur âge, leur comportement général (qui, selon Naomi Feil peut donner des pistes quant aux étapes de vie mal vécues ou amputées). Ensuite, je n’en parlerai plus, ayant en face de moi des Êtres Humains (au sens amérindien). Je parlerai par contre de leur participation aux ateliers et des conséquences sur leur comportement. Durant les cheminements thérapeutiques qui vont être décrits, il sera utile de revenir à cette présentation.

Voici donc les patients :

Mr Moï :

Il demeure à l’unité Pierre Mara. Il a 80 ans et présente une maladie de type Alzheimer.

Dans le groupe, il est dans un rôle qui en impose, avec gestes d’agressivité. Il est craint par les autres résidants.

Il a participé à : 10 séances de musicothérapie active individuelle et 4 séances de musicothérapie active en groupe restreint.

Mme Néü :

Elle demeure à l’unité Pierre Mara. Elle a 90 ans et présente des troubles psycho-comportementaux liés à une maladie de type Alzheimer.

Dans le groupe, elle est effacée, dans sa bulle, craignant de déranger, dans la crainte en général.

Elle a participé à : 8 séances de musicothérapie active individuelle et 5 séances de musicothérapie active en groupe restreint.

Mme Mui :

Elle demeure à l’unité Pierre Mara. Elle a 95 ans et présente une démence mixte, frontale, avec dégénérescence neurologique (pas diagnostiquée exactement).

Dans le groupe, elle est indépendante, avec un rythme d’activité suivi d’un sommeil profond.

Elle a participé à : 12 séances de musicothérapie active individuelle et 5 séances de musicothérapie active en groupe restreint.

Mr Lao : 

Il demeurait à l’unité Pierre Mara. Décédé à 92 ans, il présentait une maladie de type Alzheimer.

Dans le groupe, il se posait comme une personne douce et sans bruit.

Il a participé à : 5 séances de musicothérapie active individuelle et 3 séances de musicothérapie réceptive durant l’accompagnement de la fin de sa vie.

Mme Baé : 

Elle demeurait à l’unité Village puis à l’unité Pierre Mara. Elle est décédée à 91 ans. Elle présentait une démence mixte. Avenante, elle se mettait à crier «Maman» en continu à certains moments.

Dans le groupe, elle pouvait être sociable mais aussi isolée dans sa bulle.

Elle a participé à: 5 séances de musicothérapie active individuelle et 1 séance de musicothérapie durant l’accompagnement de la fin de sa vie.

Mme Laü :

Elle demeure à l’unité Pierre Mara. Elle a 87 ans et présente une maladie de type  Alzheimer.

Sociable dans le groupe, elle entonne et chante souvent, entrainant les autres. Elle souffre d’inversion du rythme nycthéméral.

Elle a participé à : 14 séances de musicothérapie réceptive d’accompagnement au coucher.

Mme Maï : 

Elle demeure à l’unité Pierre Mara. Elle a 91 ans et présente une maladie de type Alzheimer.

Dans le groupe, elle est dans sa bulle. Elle souffre du sundowning syndrome.

Elle a participé à : 14 séances de musicothérapie réceptive d’accompagnement au coucher.

Mme Bia : 

Elle demeurait à l’unité Ermitage. Elle est décédée à 75 ans. Elle souffrait d’une forme de mélancolie ainsi que du sundowning syndrome.

Dans le groupe, elle était dans sa bulle.

Elle a participé à : 5 séances de musicothérapie réceptive d’accompagnement au coucher, suivi, avec approbation de son médecin, de 2 séances de musicothérapie réceptive à la clinique psychiatrique du Parc (Nantes) ainsi qu’à 3 séances de musicothérapie active individuelle.

Mme Dui :

Elle demeure à l’unité Ermitage. Elle a 92 ans et présente une maladie de type Alzheimer. 

Elle est avenante et ne sait pas dire non.

Elle a participé à : 7 séances de musicothérapie active individuelle.

Mr Poé : 

Il demeure à l’unité Ermitage. Il a 82 ans et présente une démence mixte avec AVC. 

Il dort beaucoup, se montre inventif.

Il a participé à : 7 séances individuelles de musicothérapie active, puis réceptive.

Mme Gaï : 

Elle demeure à l’unité Ermitage. Elle a 81 ans et présente une maladie de type Alzheimer. 

Elle est avenante (si elle est en confiance).

Elle a participé à : 7 séances de musicothérapie active individuelle.

Mme Gaâ : 

Elle demeure à l’unité Ermitage. Elle a 88 ans et présente des troubles du comportement avec une aphasie de Broca.  A mes yeux, c’est une personne de caractère.

Elle a participé à : 8 séances de musicothérapie active individuelle.

Mme Loè :

Elle demeure à l’unité Ermitage. Elle a 95 ans et présente une maladie de Parkinson à un stade évolué. 

Elle est pudique quant à ses crises de tremblements et montre une grande politesse.

Elle a participé à: 7 séances individuelles de musicothérapie réceptive, puis active.

Mme Hoa : 

Elle demeurait à l’unité Ermitage. Décédée à 102 ans, elle présentait des troubles liés à une vieillesse naturelle, toujours alitée.

Elle a participé à : 3 séances de musicothérapie réceptive durant l’accompagnement de la fin de sa vie.

Mme Buo :

Elle demeurait à l’unité Ermitage. Décédée à 93 ans, elle présentait une démence vasculaire, qui avait pour séquelles des dégâts cérébraux.

Elle a participé à : 10 séances de musicothérapie réceptive durant l’accompagnement de la fin de sa vie.

Mr Jao : 

Il demeurait à l’unité Village. Décédée à 88 ans, il présentait une maladie de Parkinson avec troubles neurologiques évolués et périodes de violence.

Il a participé à : 5 séances de musicothérapie réceptive individuelle.

Mme Giu :

Elle demeurait à l’unité Village. Décédée à 86 ans, elle présentait une maladie de type Alzheimer.

Elle était fort courtoise.

Elle a participé à : 2 séances de musicothérapie réceptive durant l’accompagnement de la fin de sa vie.

Mme Puo :

Elle demeurait à l’unité Village. Décédée à 100 ans, elle présentait une désorientation (cf.: Naomi Fiel). Elle manifestait une humeur désagréable vis-à-vis des soignants, de l’institution.

Elle a participé à : 3 séances de musicothérapie réceptive durant l’accompagnement de la fin de sa vie.

De plus, confiés par la psychologue de l’Ehpad :

Mr Nay : 

Il demeure à l’unité Pierre Mara. Il a 87 ans. Il présente une maladie de type Alzheimer.

Il a participé à 2 séances de musicothérapie réceptive individuelle, alors qu’il était dans une période dépressive.

Mme Coü : 

Elle demeure à l’unité Village. Elle a 87 ans, en vieillesse naturelle avec troubles dépressifs. Elle a longtemps été soignée par le docteur Alfred Tomatis (1920 -2001)  et depuis les trois années qu’elle vit à l’Ehpad, elle n’ose se réapproprier cette méthode.

Elle a participé à : 4 séances individuelles de musicothérapie réceptive et active.

B- Donner la possibilité de se dire

1. Moyens

La première étape, dans l’élaboration des ateliers de musicothérapie active individuelle, a été de trouver une salle, un cadre. Les critères ont été les suivants : intimité sonore, lieu avec fenêtre, lieu contenant où la personne se sente bien. Ces critères m’ont conduit à utiliser la grande salle de réunion, lieu inconnu des patients, en l’aménageant. Je devais bien sûr la réserver. L’aller et le retour à la salle faisait partie intégrante de l’atelier.

2. Ouverture aux émotions

Étymologiquement, le mot émotion vient du latin ex : enlever, secouer et movere: mettre en mouvement.

Les six émotions de base sont : le plaisir, la colère, l’anxiété, la tristesse, l’intérêt et le dégoût, avec une myriade d’intermédiaires et d’associations.

Durant mes observations, j’avais remarqué que les émotions émises par les personnes atteintes de troubles neurocognitifs sévères se restreignaient principalement à des attitudes de défense : la colère (via l’agressivité) et le refuge dans l’atonie. 

Ayant déjà travaillé avec des personnes dont la parole était bien endommagée, je me suis appuyé sur la communication non verbale, afin de répondre au mieux à leurs réactions émotionnelles.

Le soin musicothérapeutique permet alors à la personne d’accéder à l’expression des sentiments (‘états affectifs durables lié à certaines émotions ou représentations’) et donc, d’après la communication non violente, à la satisfaction ou non de ses besoins.  Ceci représente un passage important afin d’aider la personne dans sa sénescence.

3. Utilisation du bilan psychomusical

Pour débuter, et m’aider à définir mes séances, j’ai proposé à chaque patient de passer un bilan psychomusical adapté, inspiré de celui de Jacqueline Verdeau-Pailles (1924-2010), neuropsychiatre et musicothérapeute française. Celui-ci sera plus détaillé en annexe 3. Il est important de commencer par cette étape afin tout d’abord d’apprendre du patient si des séances de musicothérapie peuvent lui convenir (mesures des interactions). Si oui, ce bilan permet de définir quel style de médium sonore convient au patient, d’évaluer la durée d’une séance, d’établir un contrat pour un certain nombre de séances avec lui, et, après une évaluation générale, la possibilité d’établir un nouveau contrat.

J’ai invité à découvrir et expérimenter six instruments différents, tant au niveau des possibilités mélodiques et de volumes, des timbres et des hauteurs de sons, un par un, isolé sur la table, après avoir montré comment il pouvait fonctionner (succinctement).

Ces six instruments sont le balafon, le grand bol tibétain, le bodhran, le gong, le petit carillon et une maracas. (Sur le conseil des soignants, j’ai changé le dernier instrument qui était un harmonica, en effet, ce qui est porté à la bouche est d’ordinaire de la nourriture, et, ne voyant plus l’instrument, cela devenait anxiogène). 

Puis équipé des paramètres cliniques de la première partie du bilan psychomusical de Verdeau-Pailles, je notais les réactions des possibles futurs patients.

Dans un deuxième temps, je gardais sur la table les instruments que le patient avait préféré et jouais à la flûte traversière quatre morceaux correspondant aux paramètres cliniques de la deuxième partie du bilan psychomusical de Verdeau-Pailles et notais les styles d’interactions. 

Cela m’a donc permis de voir les médiums adoptés par les patients, leurs interactions possibles et de cibler une durée de séance. Pour chacune d’elle ensuite, je m’enquérissais de l’état du patient, de son rythme au cours de la journée. Les séances duraient en général 20 minutes ou une heure.

4. Utilisation de l’improvisation clinique de Wigram

Tony Wigram et Kenneth Bruscia sont professeurs émérites de musicothérapie aux États Unis depuis les années 90. Ils ont défini l’improvisation clinique. En développant une improvisation musicale, en duo entre le musicothérapeute et le patient, à partir des sons et rythmes naturels venant de ce dernier, le musicothérapeute lui fait re-découvrir son ISo.

J’ai pratiqué l’improvisation clinique en restant attentif au non verbal. J’ai soutenu, encouragé, par mon jeu sonore, le développement de l’expression sonore de la personne sans imposer de structure préétablie.

Après avoir posé un cadre permettant la mise en place d’une aire transitionnelle, j’ai poursuivi les buts cliniques qui peuvent être réalisés par l’improvisation clinique (prédéfinis par Bruscia) :

  • Établir un canal non verbal de transmission, et une passerelle à la transmission verbale.
  • Développer la capacité d’explorer son univers interpersonnel.
  • Développer la sociabilisation.
  • Développer la créativité, la liberté d’expression.

Les techniques thérapeutiques de base de l’improvisation clinique sont utilisées par rapport au patient, qui est le chef d’orchestre et moi, musicothérapeute, le facilitateur.

Il est intéressant de retrouver des notions de l’Ecoute Active selon Carl Rogers. Voici ces techniques, utilisées en accord avec l’univers sonore où se trouve le patient à l’instant présent de la séance :

Le copying : je joue ce que joue le patient sur le même instrument, ensemble, avec lui.

L’imitation : je répète ce que vient de jouer le patient.

Le reflet : dans l’affect, je rejoue ce que le patient a voulu faire passer émotionnellement (je dois faire attention à mes contre-transferts).

La question/réponse : nous amorçons un dialogue sonore.

La base rythmique : c’est un holding sécurisant, comme l’ostinato ; je soutiens l’improvisation du patient.

Le dialogue : nous communiquons par nos improvisations.

L’accompagnement structuré progressif, en rythme et mélodie : je soutiens l’improvisation du patient qui est devenue plus riche.

Sans oublier :

La surprise, qui fera office de discontinuité.

Le silence, qui redonne au patient son propre temps.

Ce procédé musicothérapeutique a été utilisé pour chaque patient, invité dans ce style de séance.

5. Cheminements thérapeutiques

Chaque séance commence et finit par un morceau connu, que je joue à la flûte traversière. Ceci afin d’établir un cadre rassurant et contenant, limité par une écoute réceptive provoquant un écho mémoriel chez le patient, annonçant le début et la fin du soin. L’air du début est celui d’une chanson entraînante (‘Les amants de Saint Jean’) ; l’air de fin est celui d’une chanson apaisante (‘Les petits chaussons de satin blanc’).

Les instruments à disposition sont de la famille de ceux choisis par le patient lors de son bilan psychomusical.

Je vous invite maintenant à suivre le cheminement thérapeutique des patients de cet atelier.

Il convient de noter que chaque patient a souvent détourné l’utilisation usuelle de son médium sonore afin de le faire sien.

Je rappelle que chaque patient a son propre rythme où, généralement, le moment où il est le plus en éveil est repéré.

Les séances se reconduisaient si le patient en exprimait le désir (à ma demande).

a. Mr Moï :

a1 : Alliance thérapeutique.

Quand je suis arrivé à l’unité Pierre Mara, j’étais le seul homme parmi les soignants. Dans nos premières rencontres, ce fait l’a peut-être contenu, sécurisé. Durant mon immersion j’ai plusieurs fois mangé à ses côtés, en repas dits thérapeutiques. Avant son bilan psychomusical, invité dans sa chambre, je lui ai chanté sa vie, sur fond de sanzula, tel un griot. Cet homme, habituellement rigide, était tout écoute et ses yeux se sont embués de larmes d’émotions (moment exceptionnel pour lui).

a2 : Au fil des séances.

Pendant 15 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 100 heures. 

C’est avec sourire et joie qu’il vient en séance. Celle-ci dure une heure et souvent, je me dois de y mettre fin (cadre). Dans l’improvisation clinique, il se révèle être en fines interactions avec une créativité grandissante dans son improvisation.

Dans la famille des percussions et des cloches, il s’est déployé dans des progressions rythmiques, de timbres, de volume. Sur ce point, il jouait le plus souvent  piano jusqu’au presque silence.

a3 : Changement de comportement notable.

Tout en restant lui-même, il est devenu plus tolérant, allant plus vers les autres. Il s’est remis à parler (avec douceur), à reconnaître ses enfants et parler avec eux.

Un soir, après une séance d’après-midi, à la fin du diner, il a effectué un ostinato rythmique travaillé et doux avec ses couverts. Le groupe l’a accueilli comme une oblation, au sens utilisé par Jacques Salomé.

Un autre soir, il a réitéré ce don, en duo cette fois-ci avec l’improvisation chantée, douce, d’une résidante de sa table, patiente d’un autre atelier de musicothérapie.

b. Mme Mui :

b1 : Alliance thérapeutique.

C’est au cours de la séance de bilan psychomusical que cela a commencé. En effet elle a montré une grande connaissance des morceaux que je jouais à la flûte traversière et s’est amusée en explorant les instruments.

b2 : Au fil des séances.

Pendant 15 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 120 heures. 

C’est avec entrain qu’elle vient aux séances. Beaucoup d’instruments lui plaisent alors nous en changeons. La séance dure environ une heure, dans la joie. Sur son fauteuil roulant (freins mis), elle se met à danser sur la musique. Dans les moments de surprise, elle est dans le plaisir et s’adapte vite. En soutien des improvisations, nous scandons et chantons, chacun dans nos voix. Elle montre beaucoup de créativité.  Après les séances, elle est reposée, calme et joyeuse, tout en étant en éveil.

c. Mme Néü :

c1 : Alliance thérapeutique.

Mme Néü éprouve une grande crainte à sortir de l’unité Pierre Mara. La première séance s’est donc effectuée dans sa chambre. Elle a vite adopté les instruments et a montré de la joie. Je pense que l’alliance thérapeutique a commencé quand j’ai utilisé des paroles et musiques sur papier original des années 1930 à 1950. Elle en avait une grande collection, qui avait disparu au cours de déménagements.

c2 : Au fil des séances.

Pendant 15 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 80 heures.

Peu à peu, elle réussit à venir dans la salle. Les séances durent une heure, il me faut souvent y mettre fin. Les moments de surprise la font rire. Elle montre très rapidement de l’interaction et grandit dans la créativité de ses improvisations. Elle a aussi pleuré de chagrin à l’écoute des ‘Petits chaussons de satin blanc’ de Chaplin. J’ai pris note de cette piste et ai modifié mon air apaisant de fin de séance.

c3 : Changement de comportement notable.

Elle aussi s’ouvre aux autres membres de son unité. Elle quitte sa bulle et exprime ses sentiments.

d. Mr Lao :

d1 : Alliance thérapeutique.

Lors d’un repas dit thérapeutique pris avec lui, je tapotais sur la table quelques rythmes, doucement. Il s’était mis alors à utiliser ma main comme médium et avait joué avec moi, dans les deux sens.

d2 : Au fil des séances.

Pendant 7 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 10 heures. 

Mr Lao était doux et à la fois très tendu. Il était mutique et souffrait d’une continuelle sécheresse buccale qui m’a fait retirer toute baguette, qu’il portait à sa bouche. Au fur et à mesure, il y a eu de plus en plus d’interactions. Peu à peu il se détendait et dansait parfois sur son fauteuil, il en oubliait sa soif. La séance durait 20 minutes.

Un fait notoire : pendant une séance, il m’a parlé très distinctement, dans une parfaite syntaxe, d’un souvenir plaisant. Cet événement s’est produit avec d’autres patients atteints d’aphasies dégénératives diverses. Cela est le résultat de plusieurs facteurs : la plasticité cérébrale (en lien direct avec la musique), le fait d’être dans un soin selon le temps du patient, d’être dans une aire transitionnelle (avec l’établissement des éléments liminaires tels que le cadre et l’alliance thérapeutique), que je sois dans une attitude d’Ecoute Active et de Validation. 

Il a su aussi clairement et poliment me dire «non» une fois.

J’ai continué à suivre Mr Lao en séance de musicothérapie dans l’accompagnement de la fin de sa vie.

e. Mme Baé :

e1 : Alliance thérapeutique.

Accueilli dans sa chambre, j’avais remarqué des reproductions de tableaux impressionnistes sur son mur. J’en ai aussi, provenant de la même source. Je le lui ai signifié et elle m’a répondu : «J’aime ce qui est beau», d’où un commencement par de la musicothérapie réceptive.

e2 : Au fil des séances.

Pendant 10 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 50 heures. 

Dans sa chambre, les séances duraient environ une heure. Elle jouait, après exploration, sans inhibition. Les interactions se faisaient. Peu à peu, à l’aise, elle passait à l’improvisation de plus en plus travaillée, changeant d’instrument à sa guise. Pourtant elle se dévalorisait sur son jeu musical. Elle demeurait alors dans l’unité Village.

Je l’ai retrouvée à l’unité Pierre Mara en séance de musicothérapie dans l’accompagnement de la fin de sa vie.

f. Mme Loè :

Pendant 15 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 4 heures. 

Il m’a été difficile au début de travailler avec elle. Les accroches et attitudes que je pouvais tenter et les débuts d’ateliers courts dans sa chambre ont été arrêtés après qu’elle se soit confiée à un soignant connu d’elle. Je suis juste revenu, connaissant enfin quelques causes, lui dire au revoir.

Vers la fin de mon contrat, il m’a été demandé de retravailler avec elle. Les séances de musicothérapie active se déroulent dans sa chambre, sur deux instruments qu’elle a choisis. Ces séances peuvent durer une heure. Elle est participative, accueillante et apaisée, sachant parfois me dire non, en paix. Elle a accepté même d’être en séance tout en étant en pré-crise de tremblements due à sa maladie.

g. Mme Dui :

Pendant 15 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 4 heures. 

Dans sa chambre, les toutes premières séances sont en musicothérapie réceptive où Mme Dui se laisse bercer, tout en restant en éveil, avec des sourires.

Au fil des séances (de 20 minutes jusqu’à une heure, suivant son état), nous travaillons en musicothérapie active individuelle. Dans l’unité Ermitage, il me faut trouver un système ou des positions pour que le patient puisse jouer. Mme Dui investit à sa façon les instruments, les interactions deviennent de plus en plus riches. Elle s’amuse, et entre dans l’improvisation. Elle a su me dire  «non», posément, une fois.

h. Mr Poé :

Pendant 15 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 4 heures. 

Durant mon immersion, je l’ai aidé à prendre son goûter. Après m’avoir accueilli dans sa chambre afin d’effectuer un bref bilan psychomusical, Mr Poé vient en salle pour les séances suivantes de musicothérapie active.

Il se montre inventif pour utiliser les instruments qu’il a investis (juste quelques doigts de sa main droite fonctionnent). Les interactions deviennent de plus en plus riches et joyeuses. Son regard pétille, il s’investit dans le jeu et s’affirme (il apprécie les sons forts). Les séances durent 30 minutes. Notre code d’accord ou non se fait en serrant mon doigt.

Au fil du temps, son état évolue et il doit rester alité. Avec son accord, je viens pour des séances de musicothérapie qui deviennent de moins en moins actives. Il montre son envie de participer, d’interagir, mais ne peut pas.

Je passe ensuite par quelques séances de musicothérapie réceptive, en lui expliquant, sur les instruments qu’il avait investis. Viennent alors sourires et regards, écoute attentive.

i. Mme Gaâ :

Pendant 15 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 8 heures. 

Du coté psychomoteur, il ne lui reste qu’une main qui fonctionne. Cette main est rarement sollicitée car le personnel soignant se doit de lui donner à manger à cause de fausses routes fréquentes.

Le commencement de l’alliance thérapeutique s’est fait quand, justement, je l’ai aidée à prendre son goûter. Et puis, il s’est affermi quand nous avons trouvé un code de communication plus subtil que les deux fiches «oui» et «non» qu’elle avait. Ce code est le suivant : suivant son accord ou son désaccord, avec toutes les nuances intermédiaires, elle tirait ma main vers elle ou la repoussait.

J’ai dû adapter la position des instruments qu’elle avait choisis et trouver des baguettes très légères. Les séances se font dans sa chambre ou en salle et durent de 30 à 50 minutes, suivant son état.

Au fil des séances, Mme Gaâ s’approprie de plus en plus les instruments qu’elle a choisis, avec plaisir. Elle s’affirme, elle est dans l’interaction et dans l’initiative de longues plages de jeu. J’y ajoute le chant, elle semble le regarder sortir de ma bouche.

Son regard est expressif, en éveil. Pendant une séance, elle, si stoïque, se met à pleurer à chaudes larmes. Avant ma dernière séance, je la croise (comme souvent) et la salue, elle me lance un cri guttural (avec langage non verbal) que je perçois comme : «Alors, quand est-ce que vous revenez avec votre musique ? C’est que je vous attends, moi !».

j. Mme Gaï :

Pendant 15 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 4 heures. 

Mme Gaï est d’origine espagnole. Lui parlant avec mes maigres mots et expressions dans cette langue, Mme Gaï m’ouvre ses portes. Au début de mon immersion, je l’ai aidée à prendre son goûter.

D’abord en salle, puis en chambre, se déroulent des séances de musicothérapie active. La séance dure de 20 à 40 minutes, suivant son état. Elle explore et joue à sa manière les instruments investis. Nous sommes dans les quatre premières interactions de l’improvisation clinique.

Elle montre de la joie franche à être en séance et sait se montrer inventive.

C- Donner la possibilité de communiquer avec l’autre

1. Moyens

Ayant beaucoup travaillé en musicothérapie active individuelle avec Mr Moï, Mme Mui et Mme Néü de l’unité Pierre Mara , j’ai proposé aux soignants et aux intéressés, de travailler en groupe restreint, en musicothérapie active, toujours dans l’improvisation clinique.

J’aurais souhaité mettre ce type d’atelier en place également avec Mme Gaâ, Mme Gaï et Mme Dui de l’unité Ermitage. Mais il m’aurait fallu des soignants de cette unité, afin de tenir les instruments de façon adaptée, pour que chacune puisse jouer. Vu leur emploi du temps minuté, cela s’est avéré impossible. Je me suis tourné ensuite vers les bénévoles, qui étaient d’accord, mais pour deux raisons, cela n’a pas pu se faire : c’était un soin et les bénévoles n’avaient pas de lien suffisant avec les personnes concernées.

J’ai donc monté ce projet vers la fin de mon contrat avec Mr Moï, Mme Mui, Mme Néü. Le temps s’était écoulé et il était nécessaire, pour des raisons de fatigabilité et d’augmentation des troubles, de trouver une nouvelle salle.

Les critères étaient les mêmes que pour l’atelier précédent mais la salle se devait d’être plus proche et dans un endroit plus repérant, plus sécurisant. Le bureau commun à la médecin coordonnatrice et à la psychologue a été adopté. L’aménagement de ce bureau est montré à la page suivante. Les jours, heures, durées sont parlés avec chaque personne puis fixés. Auparavant, afin de les familiariser à ce nouveau lieu, j’ai effectué une séance de musicothérapie individuelle avec chaque futur participant, afin que le patient puisse y rétablir son aire transitionnelle.

2. Outils théoriques spécifiques

a. L’ISo en interaction :

Je cite Rolando Benenzon : «A partir de la naissance se créé aussi un grand espace entre l’individu et l’autre ou les autres. Cet espace appartient au contexte non verbal. Et c’est là que se condense l’ISo en interaction qui est l’union de deux spirales». Benenzon continue : «l’ISo en interaction aura également un rapport avec l’ISo complémentaire  des individus qui sont en train de communiquer. (…) S’ajouterait aussi l’ISo familiale, l’ISo environnementale et tous les codes non verbaux qui entourent et envahissent l’espace de lien». Se référer au paragraphe V.A.2.

b. Le groupe et le sonore par Edith Lecourt:

Je la cite : «pour l’individu, l’expérience du groupe d’improvisation constitue une nouvelle invitation dans son ajustement à lui-même, en groupe, à la société». Je vous propose tout d’abord de voir comment Edith Lecourt décrit les phases de construction d’un groupe en communication sonore («sa propre Identité Sonore») :

Tout d’abord commence le ‘bruissement’: «c’est la façon dont le groupe, dès les premiers instants de la rencontre, occupe l’espace sonore». Puis naît ‘l’effet d’ensemble’: «moment où le groupe perçoit sa production comme faisant un tout». Ensuite, apparaît ‘le groupe musique’: «la production sonore est désignée par le groupe lui-même comme  musique, le groupe est alors dans l’isomorphie (négation des différences)». Enfin, le groupe passe à ‘la forme musicale’: «crée par le groupe, prenant en compte les différences, c’est une manifestation élaborée, cette fois, de l’identité du groupe». 

Durant les 5 séances prévues, en temps rapproché, j’ai observé les étapes décrites par Edith Lecourt, de façon progressive :

Le bruissement.

Des moments d’effet d’ensemble.

Une certaine construction de l’identité sonore du groupe.

Des moments de groupe musique.

Des apparitions de forme musicale élaborée.

3. Cheminements thérapeutiques

a. Protocole :

Les trois patients sont prévenus à l’avance de la séance et préparés par les soignants. Je viens les chercher, une fois la salle prête, et un soignant m’aide à les amener. Mr Moï refuse canne ou fauteuil, il marche à son rythme. Mme Néü, s’aidant habituellement avec un déambulateur à 3 roues, vient en fauteuil, tout en gardant avec elle sa canne, objet symbolique et sécurisant. Mme Mui vient en fauteuil.

Prenant état de la crainte de Mme Néü envers Mr Moï, je l’ai placée près de moi, autour d’une table ronde, où sont disposés les instruments. Mme Mui est à son côté et Mr Moï termine le cercle.

Chaque séance débute par un morceau connu assez dynamique ( ‘Les amants de Saint Jean’ ), que je joue à la flûte traversière et se termine par un morceau plus doux que je joue à la flûte baroque  (‘Amazing grace’, lent).

A l’aide de la darbouka ou de la flûte traversière, pendant les séances, je continue l’improvisation clinique, en étant support et lien entre les patients, me déplaçant vers chacun. Mon jeu sert aussi le cadre.

b. Première séance :

Individuellement, chacun montrait une joie créatrice dans l’improvisation. En groupe, durant cette séance, les jeux sont plus pudiques, par intermittence. Mme Néü est la plus enthousiaste malgré sa crainte de Mr Moï. 

Ceci me fait penser à un round d’observation, avec quelques jeux ensemble, dans l’écoute et l’expectative.

c. Deuxième séance :

La pudeur de montrer aux autres sa propre expressivité s’estompe. Il y a des moments d’effets d’ensemble. J’assiste à l’étonnement de Mme Néü de jouer avec Mr Moï. Mr Moï et Mme Mui jouent avec entrain.

d. Troisième séance :

Mr Moï refuse de venir. Sa place dans le groupe est virtuellement présente (chaise vide et explications). Mme Néü ne reconnait pas Mme Mui, mais dans la joie du jeu ensemble, avec mon soutien, se produisent plusieurs plages d’improvisation d’ensemble, en ’groupe musique’.

e. Quatrième séance :

Les trois patients sont bien présents et participatifs. Mme Mui, à un moment, s’endort. Par la parole, je rassure Mme Néü. Puis apaisée, étonnée et heureuse de jouer avec Mr Moï, des improvisations d’ensemble se font jour, dans plusieurs univers sonores.

f. Cinquième et dernière séance :

Les trois patients ont peut-être été préparés un peu tôt par les soignants. Ils m’attendent. Mme Mui est en colère (rare chez elle). 

Pendant la séance, Mme Mui traduit son état émotionnel à travers un médium puissamment sonore, de temps en temps. A ses côtés, Mme Néü, bien plus à l’aise que précédemment, joue en interaction avec Mr Moï, en improvisation créatrice de jeu très doux. A la fin, tous ont retrouvé leur calme.

4. Conséquences sur la vie de l’unité

D’après les soignants, elles ne sont pas flagrantes mais j’ai espoir que ces trois personnes ont appris à dépasser leur à priori, leurs rôles, les uns envers les autres. Leur communication sonore non verbale a été constituée d’échanges nouveaux et a permis aux uns et aux autres de se découvrir. Il aurait été utile de poursuivre cet atelier…

D- Contribuer à apaiser les symptômes

1. Moyens

En séance de musicothérapie réceptive individuelle, je travaille avec des patients au temps du coucher. Les séances durent en moyenne 40 minutes dans la chambre du patient. Je fais le choix de jouer moi-même de la musique (mon instrumentarium portatif est composé de mes deux flûtes, de la sanzula et du gros bol tibétain). Ceci afin de pouvoir être plus en phase avec l’état psychique du moment du patient (dans le volume, le timbre et la hauteur).

2. Syndromes

Les syndromes que ces séances visent à apaiser sont l’agressivité, le sundowning syndrome et l’inversion du rythme nycthéméral.

Le sundowning syndrome, ou syndrome du coucher du soleil, est relativement fréquent chez les personnes atteintes de troubles neurocognitifs sévères. Au coucher du soleil, identifié à la venue de la mort, des terreurs et angoisses profondes font leur apparition chez certains patients. La mise au lit, bien bordé, équivaut à la mise en bière ; la fermeture des volets équivaut à la terre déversée sur le cercueil au fond de sa tombe…

L’inversion du rythme nycthéméral est aussi fréquente. La personne alors vit la nuit et dort le jour. Ce qui ajoute à sa confusion.

3. Apport des neurosciences (partie 3)

En 1999, sous l’autorité de la docteur Adarsh Kumar (1935-2016), le département de psychiatrie et de science du comportement de l’université de Miami publie, dans la revue Altern Ther Health Med, ses travaux sur l’augmentation de la mélatonine sérique par la musicothérapie, chez les patients atteints de la maladie d’Alzheimer.  La mélatonine sérique (c’est-à-dire contenue dans le sérum ou plasma sanguin) est une neurohormone, synthétisée à partir de la sérotonine, dans la glande pinéale.  La sécrétion de mélatonine diminue naturellement dès la fin de l’adolescence et devient rare chez les personnes très âgées. Outre son effet régulateur du sommeil, elle a des effets importants sur le système immunitaire, sur l‘agitation et sur l’anxiété.

4. Cheminements thérapeutiques

a. Mr Jao :

Pendant 7 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 4 heures. 

C’est le premier patient qui m’a accueilli. Nous étions surtout dans une thérapie basée sur la Validation. Pendant 45 minutes, les séances se passaient l’après-midi, dans sa chambre. Selon sa demande, nous orientions le soin en musicothérapie réceptive. Il se laissait alors bercer et apaiser en écoute attentive, au début des séances, dans son fauteuil. Puis se sont accentués ses troubles du comportement avec agressivité physique envers les soignants. L’alliance thérapeutique entre nous lui a fait dire un jour : «N’entrez pas aujourd’hui, je risquerai de vous faire du mal».

Les séances de musicothérapie réceptive ont continué, suivant son état. Je lui proposais de s’allonger, et apaisé, il s’endormait pendant mon jeu.

b. Mme Laü :

Pendant 15 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 10 heures. 

Elle est atteinte de troubles mnésiques sévères et souffre d’inversion du rythme nycthéméral. Elle m’accueille toujours avec joie (elle a su dire «non» une fois).  C’est ma dernière patiente de la soirée. Dans sa chambre, la séance dure entre 30 minutes et une heure, suivant son besoin.

Elle apprécie les chants connus (c’est une chanteuse qui tient des cahiers de texte de chansons). Je reste dans des instruments sans surprise (avec les flûtes) et commence toujours par des morceaux connus. Puis j’entremêle des morceaux lents et doux de plus en plus inconnus, l’invitant à se laisser porter par la musique.

Je joue toujours le même répertoire (‘Le chant du gardian’, ‘Amazing grace’, deux autres ballades irlandaises, deux cantiques bretons, une musique structurée et douce du Sénégal [Keur Moussa], deux mélodies d’Israël, une mélodie Yiddish, deux morceaux tirés du Llibre Vermeil de Montserrat).

Son hippocampe ne s’en souvient plus mais son amygdale cérébelleuse si, car au fur et à mesure, elle se met à chantonner des morceaux que je jouais au départ des séances, qui lui était complètement inconnus (cf.: Hervé Platel).

Elle a une posture un peu tordue et tendue quand elle est dans son lit. Après les séances, les professionnels ont remarqué que sa posture avait changé, complètement détendue.

Les veilleuses de nuit me transmettent qu’après chacune des séances, elle passe une nuit de sommeil complète.

c. Mme Maï :

Pendant 15 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 10 heures. 

Elle souffre du sundowning syndrome et le manifeste en tirant sur ses doigts tout en comptant. Les séances du soir durent environ 45 minutes. Elle apprécie le son de la sanzula.

Au début des séances, je me mettais à son rythme de comptage et improvisais, en copying, en chantant sur fond de sanzula. Puis je ralentissais peu à peu tout en conservant la même structure. Par l’effet des neurones miroirs, cela la faisait ralentir aussi.

L’alliance thérapeutique s’est concrétisée lorsqu’elle a accepté de prendre ma main pour compter aussi sur mes doigts. Le toucher est devenu de plus en plus fréquent.

Elle se met à raconter des histoires de son passé qui l’ont troublées, à moitié en jargon. Je reprends ces histoires sur la sanzula en chant improvisé. Je chante aussi des improvisations douces sur les voyelles. Fort intéressée par la sanzula, elle joue avec moi.

Elle a clairement exprimé des phrases dans un français on ne peut plus correct, exprimant des souhaits profonds.

Au fil des séances, son comportement s’apaise.

Après les dernières séances, d’après les soignants, elle ne se tire plus les doigts en comptant, mais chantonne doucement, tranquillement (d’où le duo, un soir avec Mr Moï, après le dîner).

d. Mme Bia :

Pendant 10 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 10 heures. 

Elle souffre du même syndrome que Mme Maï, mais peut s’exprimer clairement.

Elle m’a accueilli avec espoir. La première séance (45 minutes, le soir) : elle n’avait pas pu dormir la nuit précédente, tellement ses poumons étaient encombrés et avait pensé que sa fin était proche, terrorisée. Elle s’est montrée très ouverte et très attentive aux différentes mélodies que ce soit aux flûtes, à la sanzula avec improvisation chant, ou au bol tibétain. Le lendemain, pendant la réunion de transmission, la kinésithérapeute qui venait lui faire de la kiné respiratoire est venue, surprise : «c’est étonnant, hier je n’arrivais à rien et ce matin le travail s’est fait très bien». L’IDE a rétorqué : «Voilà un effet de la musicothérapie». 

De nombreuses séances suivirent, où, progressivement, elle s’apaisait. 

Mme Bia a eu deux séances de musicothérapie active individuelle en salle (de même que son bilan psychomusical). L’objectif double était le suivant : un travail pour mettre ses angoisses en musique ainsi qu’un travail pour émettre son cri intérieur en le transférant sur les instruments, dans un mouvement de catharsis. Les séances duraient 30 minutes.

Alors que pendant le bilan, elle disait préférer les sons et musiques doux et feutrés, durant ses deux séances, elle a utilisé des instruments au son puissant. Avec joie, elle était dans l’interaction, dans le plaisir de jouer, dans le dialogue musical, la créativité et l’improvisation.  Elle a donc utilisé ses médiums dans un fort volume. Elle se dit satisfaite d’avoir pu mettre ses angoisses en musique, d’avoir pu enfin crier. Elle était tout étourdie à la fin des séances.

En juillet 2015, elle a été transférée à la clinique psychiatrique du Parc à Nantes. En accord avec les soignants de l’Ehpad et avec son psychiatre de la clinique, j’ai pu continuer mes séances de musicothérapie réceptive. Elles s’effectuaient alors dans un coin reculé du parc arboré, sur un banc.

Mme Bia était de plus en plus apaisée, voire heureuse. Elle est décédée quelques semaines plus tard à l’hôpital Bellier de Nantes.

E- Accompagner la personne dans la fin de sa vie

1. Préambule

Par le biais de la musicothérapie réceptive avec verbalisation, je suis au cœur de mon sujet. C’est pour moi, un privilège supplémentaire d’accompagner les personnes pendant leurs derniers moments. Il s’agit pour la personne d’une forte expérience de vie, avec son ressenti, et qui a particulièrement besoin d’être entendue, reconnue, rencontrée. Comme le souligne Thierry Tournebise : «L’effondrement du Moi montre un vide insoutenable (…) il convient alors plus de nourrir le Soi, par la validation, conduisant à la noble sénescence».

A la question «qu’est-ce que mourir en paix ?», je répondrai donc : quand quelqu’un part pour un long voyage, il aime en général, que sa maison soit propre et bien rangée, portes verrouillées (pour ne pas être cambriolé), gaz et électricité éteints (pour qu’il n’y ait pas d’accident dévastateur). De même à l’approche de la fin de sa vie, la personne a besoin de se retrouver entière, réconciliée au possible avec les parties amputées d’elle-même, être dans la sénescence, stade de l’existentiel, être Soi.

2. Contes, témoignages et croyances

Voici une petite histoire : l’âge moyen d’un être humain avoisine les 90 ans, l’âge d’un fœtus : 9 mois. Imaginons que les fœtus, dans le ventre de leur maman, aient des tablettes pour communiquer entre eux. Que de choses à se raconter (cf.: ISo gestaltique) durant toute leur vie de fœtus. Mais arrive un moment où l’un des interlocuteurs se sent comme poussé dans un étroit tunnel, il n’a plus de réseau, et ensuite toute la communauté des fœtus n’entend plus jamais parler de lui : il a disparu!

En Bretagne (par exemple), avant les inventions de la radio, de la télévision, les personnes se rassemblaient pour des veillées. Pendant la période des mois noirs (c’est-à-dire octobre, novembre et décembre), étaient racontées des histoires, des contes ayant trait à la mort. Anatole Le Braz (1859-1926) les a rassemblés dans son livre «La légende de la Mort». On y trouve les intersignes (entre monde des vivants et monde des morts), le personnage de l’Ankou, les lavandières de la nuit…

Les témoignages d’expérience de mort imminente (EMI) sont nombreux. Ce sont des personnes déclarées cliniquement mortes qui reviennent à la vie (n’étant pas allés jusqu’au bout de l’expérience somme toute). Le premier livre du docteur Raymond Moody (né en 1944), docteur en philosophie et en psychologie ainsi que médecin, est un recueil de témoignages de personnes disant avoir vécu une EMI. Il les a recueillis durant plus de 20 ans sur toute la planète.

Tous les témoignages se corroborent sur, par exemple, le fait d’une décorporation, d’être entrainé dans un tunnel obscur vers une lumière brillante…

Son premier livre «La vie après la vie» est paru en 1977. Depuis, beaucoup de personnes témoignent de leur propre EMI, tel la musicothérapeute Martina Niernhaussen dans son livre «Du premier cri au dernier souffle». Les quelques personnes rencontrées qui ont vécu une EMI ont toutes changé de vie, afin de se mettre, à leur façon, au service des autres. Afin que leur faire devienne au service de leur être (et non plus l’inverse).

Je ne citerai que deux croyances :

Chez le peuple amérindien, nous dit Elan Noir, si l’Esprit se retrouve dans les vastes étendues de chasses éternelles, le Corps, en se décomposant, rejoint, s’unit aux éléments de la Nature. Il se retrouve dans le brin d’herbe, le vent, le bison, la rivière… Par ces vecteurs, il devient aussi immortel : d’où l’importance sacrée de la Terre des Ancêtres.

Au Tibet, l’âme fait un long et périlleux voyage avant de se réincarner ou mieux espérer être libérée de la roue des incarnations successives. Le livre tibétain des morts, le Bardo Thödol  raconte ce voyage. Bardo signifie intervalle, Thö veut dire entendre, et Dol signifie libération. Le compositeur français de musique électroacoustique, Pierre Henry (né en 1927) met ce livre en musique dans son œuvre «Le Voyage» en 1962.

3. Moyens

Comme moyen spécifique, j’utilise l’emploi du prénom de la personne, seul, en le chantant sur fond de sanzula, ou en le chantant précédé d’un merci comme seule parole, avec chant de voyelle. La sonorité du prénom de la personne l’a accompagnée intimement toute sa vie durant, dans les bons et mauvais jours. Cela peut l’aider, en fil d’Ariane, à se rassembler, à résoudre sa phase d’Intégrité (cf.: Naomi Feil), entrer dans la sénescence en retrouvant une unité du Soi (cf.: Tournebise).

4. Cheminements thérapeutiques

a. Mme Hoa :

a1 : Alliance thérapeutique.

Mme Hoa était alitée. C’est une personne qui a parlé breton pendant une longue période de sa vie. Quand elle était en éveil, elle pouvait parler mi-breton, mi-français et… mi-vocabulaire inventé. Connaissant quelques mots et expressions en breton, je suis venu, début janvier 2015, lui souhaiter toute la formule de bonne année dans cette langue. Cela l’a éveillée et elle s’est mise à me parler.

a2 : Au fil des séances.

Pendant 4 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 1 heure. 

J’avais demandé au maître de chapelle de Sainte Anne d’Auray, des partitions de cantiques en breton usuels dans les années 30. Les séances duraient 20 minutes. Les salutations d’entrée et de sortie se faisaient en breton. Je lui jouais, avec sa permission, des airs bretons aux flûtes (cantiques, danses, complaintes), elle était bien attentive, chantait avec moi certains airs, souriait, apaisée, son regard dans le mien.

b. Mme Giu :

b1 : Alliance thérapeutique.

Je pense qu’elle a débuté avant les séances, quand elle était alerte. Je la croisais souvent, et avec bonheur, nous prenions le temps de partager sur des sujets relativement profonds (le partage d’idées sur les relations humaines, la vie, la mort, la beauté de ce qui nous entoure et qui passe inaperçue…).

b2 : Au fil des séances.

Pendant 15 jours, en temps cumulé, nous avons travaillé 1 heure. Les séances duraient de 35 à 25 minutes. Durant la première, j’étais seul avec elle. Elle me montra alors sa souffrance physique. Je lui jouais de la sanzula avec une improvisation de chant voyelles, ainsi que des airs doux aux flûtes. Elle battait la mesure, s’apaisait progressivement par rapport à son expression de douleur, s’abandonnait.

Pendant mon jeu, elle plongeait son regard dans le mien avec intensité me tenant la main fortement.

Durant la seconde, je me suis retrouvé avec des personnes de sa famille. J’ai demandé si je pouvais effectuer ma séance. L’ambiance était pesante au début, puis au fur et à mesure de mon jeu, Mme Giu montra de l’entrain et applaudissait. J’ai proposé la sanzula à sa belle-fille, qui en a joué, larmes aux yeux, elle a été aussi applaudie par tous. Quand je suis parti, l’ambiance dans la pièce était devenue plus sereine, plus paisible.

c. Mme Puo :

c1 : Alliance thérapeutique.

Mme Puo, de l’unité Village, renvoyait sèchement les soignants et refusait de s’alimenter. L’alliance s’est créée quand nous nous sommes reconnus comme étant originaire de la même ville (à 50 ans d’écart) et que son mari travaillait au même endroit que mon grand-père et mon père.

c2 : Au fil des séances.

Pendant 2 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 1 heure et demie. 

Nous avons eu trois séances de 30 minutes. Je jouais des morceaux de façon douce à la flûte traversière du temps où elle dansait beaucoup (morceaux de Tino Rossi, d’Edith Piaf, de Lucienne Delyle, de Charles Trenet, de Maurice Chevalier… suivant ce qu’elle désirait dans mes propositions). Elle fredonnait avec moi. Nous avions beaucoup d’échanges verbaux sur des souvenirs heureux, elle était dans le sourire, dans la paix et m’a confié ce qui la tourmentait (que je me permis de transmettre à l’équipe). Ayant eu sa réponse, aux séances suivantes, elle fut en paix et profita dans la quiétude et les rires.

d. Mr Lao :

Je l’avais déjà eu comme patient en musicothérapie active individuelle. Je l’ai suivi pendant trois séances de musicothérapie réceptive. Les séances duraient 30 minutes.

Mon jeu à la sanzula reprenait, par chant improvisé, les étapes de sa vie, brodant sur les souvenirs plaisants qu’il m’avait confiés. Il souriait en ces moments et son regard était dans le mien. Quand sa respiration devenait douloureuse, avec plaintes, je me mettais à jouer sur la sanzula, improvisant une mélodie chantée sur son prénom, sa respiration s’apaisait alors. Il était dans une écoute réceptive. Des moments de silence, dans la communication non verbale ensemble, ponctuaient les séances. Il semblait s’apaiser.

e. Mme Baé :

Elle aussi a été patiente en musicothérapie active individuelle. C’est à l’unité Pierre Mara, en soirée, qu’une soignante m’invita à aller la voir car elle avait eu une journée difficile. Sa communication était close depuis plusieurs jours. La séance dura 40 minutes.

Elle m’accueillit. Je commençai par une improvisation de chant sur la sanzula. Nous avons échangé verbalement. Ensuite, j’ai fait résonner sur elle, le chant du bol tibétain, elle a apprécié. Pendant le reste de la séance, elle a improvisé dans le chant des voyelles avec moi, chantant aussi, sur fond de sanzula. Mon accompagnement a été structuré, mélodique et progressif. Elle s’est investie de plus en plus dans le chant improvisé. Cela a duré 30 minutes, son chant a été de plus en plus créatif et élaboré. Ce fut son chant du cygne (cf.: la sonate éponyme D 957, de Franz Schubert (1797-1828)). Je l’ai quitté bien apaisée et heureuse.

Le lendemain, elle parlait de nouveau avec les soignants dans un état d’éveil et de calme. Elle parlait aussi de la séance de la veille au soir. Le surlendemain elle décédait.

f. Mme Buo :

Si l’accompagnement de Mme Baé avait duré une séance, celui de Mme Buo a été une suite de dix séances. Après quinze jours alitée, ne communiquant plus, ne mangeant presque plus, son corps et son esprit sombraient. Alors l’équipe soignante a fait appel à un accompagnement musicothérapique.

f1 : L’alliance thérapeutique.

Elle s’est vite construite, car à sa surprise, je l’ai rejoint dans le mode où elle se trouvait. Elle était dans une forme grave d’aphasie, appelée automatisme verbal, consistant à répéter rapidement et constamment la syllabe «ma», dans un fort volume. Elle alternait par des «s’il-vous-plait» en continu. 

J’ai copié, les yeux dans les yeux, son automatisme verbal ‘ma’, au même volume, puis, peu à peu, ai introduit quelques nuances mélodiques légères, lui ouvrant ainsi la possibilité de sortir de ce mode. Quand elle était dans le mode «s’il-vous-plait», sa main dans la mienne, je lui répondais en écho «je suis là», afin d’essayer d’installer un cadre réassurant.

Ce protocole d’entrée à deux portes s’est répété à chaque début de séance et aussi pendant les séances, puis s’est estompé au fur et à mesure, toujours dans le temps qu’elle jugeait nécessaire.

f2 : Au fil des séances.

Pendant 7 mois, en temps cumulé, nous avons travaillé 8 heures. 

Les séances commençaient à 19h30 et duraient 45 minutes. Après le protocole d’entrée en communication, des mots ou des bouts de phrases, répétés, survenaient. Je les reformulais. Un temps était aussi réservé à la musicothérapie réceptive sur des cantiques bretons, joués à la flûte en bois, qu’elle écoutait attentivement avec un plaisir et une attention manifeste. Elle me prenait la main et me caressait le visage, touchant les instruments dont j’étais en train de jouer.

Je reprenais ensuite en chant improvisé sur fond de sanzula, les mots et bouts de phrases quelle avait dits et cela entrainait d’autres mots de sa part.

A chaque séance, ces mots et bouts de phrases constituaient un moment particulier de son histoire, qu’ainsi je validais. A des moments, ces histoires l’agitaient au début, puis à la fin de ma validation, elle s’endormait, en paix, au son du bol tibétain qui s’évanouissait, ou sur fond de sanzula, sur un chant improvisé sur son prénom seul ou précédé d’un «merci». 

L’avant dernière séance, elle était très faible mais consciente. En fin de séance, elle s’est tournée vers moi et de son œil valide m’a offert un regard rempli de reconnaissance et de gratitude.

La dernière séance a eu lieu pendant ce que les médecins appellent les râles de l’agonie. Cela a été en présence de membres de sa famille. J’ai demandé à son fils de lui mettre son appareil auditif, et ai effectué une séance habituelle. Les variations de ses râles et silences, à mon écoute, correspondaient aux différentes périodes de séances que nous avions partagés. Elle est décédée deux jours plus tard, dans une grande paix, d’après sa famille.

g. La toute dernière séance de l’accompagnement musicothérapique, le silence habité :

g1 : Procédure de l’établissement.

Au décès d’un résidant, la chambre est débarrassée de tout système de soins. Une petite veilleuse électrique est allumée sur la table de nuit, avec quelques objets préférés et symboliques de la personne. Une thanatopracteuse, partenaire de l’Ehpad, vient préparer la personne avec grand soin et dignité (on est loin du masque mortuaire). Des fleurs souvent sont présentes ainsi que des chaises. La chambre, fermée à clef, est devenue une chapelle ardente. La famille, les amis mais aussi les soignants de l’unité viennent s’y recueillir. Puis, les pompes funèbres arrivent, partenaires aussi de l’Ehpad, et enlèvent le corps, entouré par une haie silencieuse composée de la famille, des soignants et de quelques résidants. La cérémonie a lieu la plupart du temps à l’église de Saint-Herblain.

Les résidants ont en général cette réaction : «ce n’est pas mon tour encore, cette fois-ci».

g2 : La toute dernière séance.

Voici mon Instrumentarium du silence habité (composé de deux pratiques que j’effectue depuis longtemps) : 

Le zen, qui spécifie que, dans le mental, les pensées qui arrivent ne doivent être ni repoussées, ni retenues (tels des nuages passant dans le ciel). 

Et l’oraison  que je pratique depuis l’âge de 7 ans. Pratique où je me sens toujours dans les commençants (je suis un orant pas pressé). Outre des personnes qui m’ont guidé sur ce chemin, je me suis surtout appuyé sur deux ouvrages : «Le nuage d’inconnaissance» écrit par un anonyme au XIVème siècle, et Jean de la Croix (1542-1591), réformateur de l’ordre religieux contemplatif du Carmel, avec Thérèse d’Avila. Jean de la Croix  a écrit tout un cheminement pour la pratique de l’oraison en trois ouvrages : «La montée de Carmel», «La nuit obscure» et «La vive flamme d’amour». Pas à pas, il montre comment l’âme se détache progressivement de «ses affects (charnels et émotionnels)» puis de «sa volonté, de son entendement et sa mémoire», afin «d’attendre de s’envoler, dans l’abandon et la confiance vers la rencontre du Tout-Autre».

Alors, pendant la durée d’une dernière séance, dans une plage horaire où je pouvais être seul avec la personne décédée, je réglais le tuner de ma pensée sur ce que nous avions vécu ensemble, dans la gratitude, en silence, centré.

F- Petite conclusion

Que de merveilles!

D’après Carl Jung : «Ce qui manque à l’homme, c’est l’intensité». 

Je pense que les patients ont partagé des moments d’intensité (par leur parole, mais surtout au travers de leurs expressions non-verbales). Tous ces cheminements thérapeutiques, étape après étape, dans leur participation à des ateliers de musicothérapie, ont contribué à faciliter leur travail personnel de sénescence. Ils se sont ouverts, chacun à sa manière, à la pulsion de vie, au flux existentiel.

VI. Fin du travail en musicothérapie

A- Les dernières séances de musicothérapie individuelle

1. Préambule

Il est important de poser une fin à un accompagnement thérapeutique. C’est ce que j’ai fait en allant proposer, dans leur chambre, une dernière séance aux patients avec qui nous avions travaillé en ateliers divers.

2. Mr Moï

Dans sa chambre, je chante, en improvisation, un récapitulatif sur le travail effectué ensemble avec mes remerciements, sur fond de sanzula. Il apparaît des signes de communication non verbale d’émotions de sa part. Je lui propose de m’accompagner sur son instrument préféré (un tambourin et sa baguette, appartenant au service ‘animation’ de l’Ehpad). Étant couché sur son lit, il se lève alors, prend le tambourin et la baguette et les range sur sa table de chevet, derrière sa photo de marin, en silence.

J’en parle à sa référente, qui le conserve pour le lui laisser en essai.

3. Mme Dui

La séance dure une heure et se divise, selon son désir, en deux parties : la première en musicothérapie active où elle fait preuve de créativité dans un jeu complice, la seconde en musicothérapie réceptive, son regard est lumineux, elle est pleine de sourires laissant échapper des «comme c’est beau».

4. Mme Néü

La séance dure une heure. Elle est dans la joie, voire un peu euphorique. Son jeu est rapide. Dans l’écoute, par la technique psychomusicale du ‘montage en U’ , tout en l’adaptant au cas présent (en live), elle réussit à réduire la cadence. Il y a beaucoup d’interactions, de rires, de chants bouche fermée. Son improvisation est riche. Nous nous quittons en nous remerciant réciproquement.

5. Mme Mui

D’après les soignants, elle n’avait goût à rien durant cette journée… Elle m’accueille avec enthousiasme et passe en interaction dans le jeu instrumental rapidement. Elle change d’instrument elle-même. Elle se montre plus créative encore que d’ordinaire (dans le timbre, le volume, l’innovation, le rythme, le chant improvisé des voyelles…). Elle est en écoute de mon jeu de soutien. La séance dure 1h30 (je l’avais prévenue au départ que, pour cette séance, elle était maître du temps [tout de même sous mon contrôle discret]).

Elle dit que cela lui a fait beaucoup de bien, de vie, et émet le désir qu’un autre musicothérapeute me remplace rapidement.

6. Mr Poé

La séance dure 15 minutes. La maladie a beaucoup évolué. Je lui propose de la musicothérapie réceptive sur ses instruments privilégiés. Réveillé mais yeux clos, entendant que c’est la dernière séance, il ouvre grand ses yeux et plonge dans mon regard, fixé sur les instruments dont je joue avec une ébauche de sourire. Je termine par un chant récapitulatif du travail effectué sur fond de sanzula. Son regard est expressif.

7. Mme Gaâ

La séance dure 1h30, avec la même parole de ma part que précédemment. Son physique s’est dégradé. Nous trouvons alors d’autres positions d’instruments et d’autres façons de jouer. Son regard est intense. Il se passe des interactions mélodieuses, inventives et justes de sa part, le temps parait suspendu. Ensuite, selon son désir, je passe en musicothérapie réceptive. Sur un chant improvisé sur fond de sanzula, elle montre des signes non verbaux d’émotion.

8. Mme Gaï

La séance dure 45 minutes. Après un accueil très chaleureux, elle s’affirme dans le choix des instruments et trouve sa propre façon de jouer sur des médiums nouveaux pour elle. Commencent alors les interactions dans notre jeu sonore. Elle montre des signes non verbaux de joie, elle danse sur son fauteuil, regard en éveil, lors de la musicothérapie réceptive de seconde partie de séance.

VII. Conclusion générale

Cette conclusion se développe sur deux optiques complémentaires : une première, plutôt analogique, montre les enjeux de la sénescence ; une seconde, plutôt digitale, montre les points importants de l’apport de la musicothérapie auprès des Anciens, atteints de troubles cognitifs sévères, étant à ce stade de leur vie.

Je reviens sur les fruits du tableau de Naomi Feil à propos des personnes âgées mal orientées. A chaque étape de sa vie, chaque être humain combat intimement pour récolter les fruits suivants : l’Espoir, la Volonté, l’Exploration, la Compétence, la Fidélité, l’Amour, le Prendre soin et la Sagesse. 

Tout en gardant cela à l’esprit, je reviens sur l’organicisme que j’ai évoqué dans l’introduction, mais cette fois-ci d’un point de vue sociétal. Voici quelques sources parmi d’autres :

  • En philosophie : d’après Platon (-428 ; -348), la réalité peut mieux s’appréhender si elle est vue comme un ensemble organique.
  • En sociologie : à partir du XIXème siècle, la société, par analogie, est comparée à un organisme vivant pour son organisation et son fonctionnement, et dont les êtres humains sont les cellules.
  • En spiritualité : Au Ier siècle, l’apôtre Paul avait enseigné que chacun est membre du Corps (Co.1 [12,12-30]). En voici un extrait : ‘’Dieu a organisé le corps de telle façon qu’on porte plus de respect à ce qui en est le plus dépourvu: il a voulu qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les différents membres aient tous le souci les uns des autres. Si un membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance; si un membre est à l’honneur, tous partagent sa joie.’’

Chaque être humain, dans chaque étape de sa croissance, a traversé des stades déterminants et récolté des fruits (ou pas). Par ce travail particulier et unique, dans une société vue comme un organisme vivant, chacun peut aider ses semblables en partageant simplement sa propre expérience, quel que soit le temps de croissance où ils se trouvent, en espérant qu’ils puissent en tirer profit. Souvent, il sera préférable que cette expérience soit diffusée dans le comportement plutôt que transmise dans le discours. 

Il y a une préoccupation qui fonctionne très bien aujourd’hui : c’est la recherche du bien-être. Cette mode lucrative ne cacherait-elle pas un profond mal-être, à la manière d’un joli pansement enfantin masquant une plaie purulente?  Ou plus simplement un manque d’être, avec une fuite en avant dans le faire?

Dans la sénescence, le flux existentiel de la vie a la possibilité de libérer le Soi, unifié, afin d’être. Je pense que les Anciens, ayant le mieux possible réussit leur processus d’individuation, peuvent ainsi retrouver un rôle déterminant dans le lien social, en partageant leur expérience.

Aujourd’hui, dans nos sociétés appelées modernes, la majorité des personnes repousse cette étape. Elles essaient alors de combler le vide qu’elle engendre si elle n’est pas assimilée, par toutes sortes de moyens, parfois plus ou moins destructeurs.

Le silence et le fait d’être seul sont, dans cette dynamique, non de terribles ennemis, mais des alliés.

Mettons en parallèle l’évolution de l’humanité à celle d’un être humain. Certes, en ce moment nous sommes dans une crise, mais je pense que ses effets visibles et douloureux sont les symptômes d’une crise plus profonde : la crise d’adolescence de l’humanité. Si nous ne nous détruisons pas, nous avons encore le temps jusqu’à la crise de la sénescence !

En sociologie toujours, dans notre culture, nous sommes passés d’une conception holistique à l’individualisme moderne, à la Renaissance (à partir de cette période, les artistes ont signé leurs œuvres par leur nom). Après quelques petites centaines d’années, nous nous retrouvons comme enfermés dans l’individualisme, dans l’égo, avec son lot de souffrances. Ne serait-il pas temps, non de retourner à une conception holistique, mais d’en retirer le meilleur et de passer de l’individualisme au processus d’individuation ? Ainsi, de façon unique et particulière, différenciés, nous pourrons retrouver le lien qui unit chaque être humain et dans une confrontation vraie et non violente, arriver à une complémentarité.

Utopie? Peut-être. Cheminement possible ? Sûrement.

Par mon expérience, enrichie par ce contrat de travail, j’ai remarqué que les personnes les plus démunies, dans quelque domaine que ce soit, sont justement les pierres angulaires de cette nouvelle construction sociale.

Dans ce programme, la musicothérapie montre toute son efficacité et sa spécificité. A la lecture de ce rapport, nous découvrons objectivement qu’elle est un outil permettant aux Anciens de retrouver leur rôle psychosocial spécifique et essentiel dans la société actuelle. 

Faire de la musicothérapie un choix thérapeutique en Ehpad, c’est reconnaître la personne en tant que sujet à part entière et non comme seulement un malade. C’est également instaurer une alternative à la médicalisation qui renforce cette idée de pathologie.

Utiliser l’objet médiateur ‘musique’ favorise et permet l’émergence du plaisir. Le plaisir de sentir son corps fonctionner, vibrer. Le plaisir qui fait tomber les barrières de l’angoisse autorisant ainsi le jeu et la création. De même, proposer des chansons d’antan touche directement à la mémoire affective de la personne et des souvenirs intimes ressurgissent, permettant à cette dernière de se retrouver.

La pratique de la musicothérapie permet de mobiliser les facultés d’écoute, perceptives et cognitives, pour s’exprimer individuellement et collectivement dans la joie de la création et ainsi réaliser une production dans laquelle chacun se reconnaît. L’activité thérapeutique groupale a permis de redonner une estime de soi aux patients par une reconnaissance mutuelle et fait renaître un rôle social jusque-là effacé. C’est effectivement l’adaptation au rythme de l’autre qui permet de s’inscrire en tant que membre à part entière du groupe. C’est le prendre en compte pour prendre part.

Par leur engagement dans les divers ateliers, les résidants ont appris à moins se laisser définir par les autres pour réacquérir un libre-arbitre. Par ce cheminement, ils ont trouvé une dignité neuve, dans l’instant présent jusqu’au temps de la fin de leur vie.

Ils se sont appropriés ainsi des moyens d’avancer dans leur Résolution, leur Individuation.

Je termine en laissant la parole à Khalil Gibran (1883-1931) poète et peintre libanais, dont les mots ont pour moi le son des vagues, qui ont traversé bien des tempêtes et s’évanouissent sur le sable:

«La musique est en effet le langage des âmes, et les mélodies sont des brises sauvages qui font vibrer les cordes du cœur. Elle est ces subtils doigts qui frappent à la porte de nos sens et réveillent la mémoire qui exhume alors des événements forts de son passé que les nuits avaient ensevelis. 

Elle est ces subtiles mélodies qui, si elles sont tristes, rappellent, à fleur de mémoire, des souvenirs d’instants tragiques, ou, si elles sont joyeuses, des souvenirs de moments de sérénité et de réjouissance. (…)

La musique est un corps fait de dernier soupir, dont l’âme est faite de souffle et l’esprit est fait de cœur.»

«Vous voudriez percer le secret de la mort. Mais comment le trouverez-vous sinon en le cherchant dans le cœur de la vie ? (…)

Car la vie et la mort sont un, de même que le fleuve et l’océan sont un. (…)

Votre effroi face à la mort n’est que tremblement du berger quand le roi lui fait l’honneur de le recevoir et de poser la main sur sa tête. 

Or, en allant recevoir l’insigne du roi, le berger ne sait-il pas qu’un frisson de joie s’éveille déjà sous sa frayeur? (…)

C’est seulement lorsque vous aurez bu à la rivière du silence, alors vous pourrez véritablement chanter. Et quand vous aurez atteint le sommet de la montagne, vous commencerez à monter. Et lorsque la terre réclamera vos membres, alors vous saurez enfin danser.»

Bibliographie

réf.1- Albou Philippe : « Évolution du concept de démence », la revue du patricien, 2005, vol.55, pp 1965-1969.

réf.2- Anonyme du XIVème siècle : « Le nuage d’inconnaissance », édition Seuil, collection Point sagesse, 1977.

réf.3- Association Nationale Française des Ergothérapeutes : « L’activité et la personne âgée », édition Chronique Sociale, 1982.

réf.4- Badez-Rodriguez Claudine : « Les personnes âgées en institution, vie ou survie », édition Seli Arslam, Paris, 1997.

réf.5- Benenzon Rolando Omar : « La musicothérapie, la part oubliée de la personnalité », édition De Boeck Supérieur, collection Carrefour des psychothérapies, 2004.

réf.6- Camp Cameron : « La méthode Montessori adaptée aux personnes atteintes de démence », livret de formation, chez Hearthstone Alzheimer Care, 2009.

réf.7- D’Ansembourg Thomas : « Cessez d’être gentil soyez vrai », aux éditions de l’Homme, 2001.

réf.8- Deshimaru Taisen : « La pratique du zen », édition Albin Michel, collection Spiritualités vivantes, 1981.

réf.8 bis- Deshimaru Taisen : « Le bol et le bâton », édition Albin Michel, collection Spiritualités vivantes, 1986.

réf.9- Dumont Jean Paul : « La Philosophie antique », édition Presse Universitaire de France, 1962.

réf.10- Feil Naomi : « Validation, la méthode », édition Lamarre, 2013.

réf.11- Feil Naomi : « Validation, mode d’emploi », édition Pradel, 2014.

réf.12- Freud Sigmund, Lebovichi Serge et al. : « Le Ça, le Moi, le Surmoi », édition Tchou, 1978.

réf.13- Gibran Khalil : « Le prophète », édition Albin Michel, 1990.

réf.14- Jalmalv : « Accepter nos différences », revue de la fédération Jusqu’à la Mort Accompagner la Vie, n°58, 1999.

réf.15- Jankélévitch Vladimir : « Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien », tome1 : « La manière et l’occasion», édition Seuil, collection Sciences humaines, 2014.

réf.16- Jean de la Croix : « La Montée au Carmel », édition Seuil, 1972.

réf.17- Jean de la Croix : « La nuit obscure », édition du Cerf, collection Foi vivante, 1992.

réf.18- Jean de la Croix : « La vive flamme d’amour », édition Seuil, collection Point sagesse,1995.

réf.19- Jollien Alexandre : « L’éloge de la faiblesse », édition du Cerf, 1999.

réf.20- Jung Carl Gustav : « Ma vie », édition Folio, Gallimard, 1973.

réf.21- Krishnamurti Jiddu : « Le sens du bonheur : cette question du sens de l’éducation », édition Stock, 2006.

réf.22- Lama Anagarinka Govinda : « Bardo-Thödol », édition Albin Michel, collection Spiritualités vivantes, 1981.

réf.23- Le Braz Anatole : « La légende de la Mort », édition Jeanne Laffite, 1982.

réf.24- Lecourt Edith : « Introduction à l’analyse de groupe », édition Erès, collection Transition, 2008.

réf.25- Leloup Jean-Yves : « Prendre soin de l’être, Philon et les thérapeutes d’Alexandrie », édition Albin Michel, collection Spiritualité vivantes, 1993.

réf.26- Lemarquis Pierre : « Sérénade pour un cerveau musicien », édition Odile Jacob, poches, 2009.

réf.27- Levitin Daniel : « De la note au cerveau », édition Héloïse d’Ormesson, 2010.

réf.28- Le petit Robert : « Dictionnaire des noms communs », société du nouveau Littré, 1975.

réf.29- Le petit Robert 2 : « Dictionnaire des noms propres », édition S.E.P.R.E.T., 1975.

réf.30- Maisondieu Jean : « Le crépuscule de la raison », éditions Bayard, 1989.

réf.31- Monin Yves : « Hiéroglyphes français et Langue des oiseaux », édition Le Point d’Eau, 1982.

réf.32- Moody Raymond : « La vie après la vie », édition Robert Laffont, 1977.

réf.33- Mordillat Gérard : « Hamlet le vrai », édition Grasset, 2016.

réf.34- Niernhaussen Martina : « Du premier cri au dernier souffle », édition Archipel, 2011.

réf.35- Nouveau testament et psaumes, édition de l’Emmanuel, 2014.

réf.36- Psychologie Québec : « L’alliance thérapeutique », magazine de l’ordre des Psychologues du Québec, vol.28, n°02, pp. 20-39, mars 2011.

réf.37- Revue française de Musicothérapie, «Démence de type Alzheimer, communication et musicothérapie», revue éditée par l’association française de Musicothérapie, vol. XXXIII n°3, pp. 4-64, octobre 2013.

réf.38- Rivernal Colette : « Musique, thérapie, animation », édition Chronique sociale, 1996.

réf.39- Rogers Carl Ransom : « Le développement de la personne », édition Dunod Inter-éditions, Paris, 2005.

réf.40- Rouget Gilbert : « La musique et la transe », édition Gallimard, 1990.

réf.41- Salomé Jacques : « T’es toi quand tu parles », édition Pocket, 2005.

réf.42- Tournebise Thierry : « L’écoute thérapeutique », édition ESF, 2001.

réf.42bis- Tournebise Thierry : « Le grand livre du psychothérapeute », édition Eyrolles, 2011.

réf.43- Verdeau-Pailles Jacqueline : « Le bilan psychomusical et la personnalité », édition Fuzeau, 2005.

réf.44- Wigram Tony: « Improvisation, Méthods and Techniques for Music Therapy Clinicians, Educators and Students” Jessica Kingsley publishers, London and Philadelphia, 2004.

réf.45- Winnicott Donald : “Jeu et réalité”, édition Gallimard, 1975.

Sites internet (par ordre d’apparition dans le rapport) :

réf.46- Comment la musique rejoint la science ?

réf.47- Le respect de la personne âgée dépendante en institution, Michel Bernier :  

http://www.cairn.info/revue-vie-sociale-et-traitements-2005-2-page-116.htm

réf.48- La désespérance des seniors en maisons de retraite :  

http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/01/21/01016-20140121ARTFIG00503-ladesesperance-des-seniors-en-maisons-de-retraite.php

réf.49- L’admission du résidant en Ehpad :

http://www.longuevieetautonomie.fr/sites/default/files/editor/files/stories/CAPACITE2011/ehp ad/admissionehpadsr.pdf 

réf.50- L’hébergement collectif pour personne âgées, Dominique Argoud, sociologue CLEIRPPA:

https://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/aisbl-generations/documents/RevueGenerations10_11_12p19.pdf

réf.51 La méthode Montessori adaptée aux personnes âgées dépendantes :

http://www.psppaca.fr/IMG/pdf/montessori_2015_domicile_uriopss_-_stagiaires.pdf

réf.52- Les allégros d’Alzheimer :

https://www.youtube.com/watch? v=s815lcfd5K8 

réf.53- Le chant des voyelles :

http:// http://www.slog.fr/guycorneau/266/1/112

réf.54- Moussard Aline, thèse de doctorat : « L’utilisation de la musique comme support de nouveaux apprentissages dans le vieillissement normal et la maladie l’Alzheimer », 2012 :

https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00795055/document

réf.55- Nada Yoga: Indian Healing Technique :

https://voices.no/community/?q=country/monthindia_march2005b

réf.56- Intérêt de la musicothérapie sur l’anxiété, la dépression des patients atteints de la maladie d’Alzheimer, Stéphane Guetin :  

http://www.encephale.com/content/download/86985/1520343/…/1/…/main.pdf.2008

réf.57- Music therapy increases serum melatonin, 1999 :      

http://www.ncbi.nlm.nih.gov.pubmed/10550905

réf.58- Fiche métier de la Fédération Française de Musicothérapie:               

http://mediatheque.citedelamusique.fr/mediacomposite/cim/_Pdf/30_60_30_ReferentielMusicotherapeute .pdf

Annexe

Un petit dessert ? : Étude en vue d’une musique de fond, pour le collectif, basée sur le résidant

I. Présentation

Cette étude, destinée à l’ensemble de l’Ehpad de la Bourgonnière, est tout d’abord expérimentée et ajustée pour l’unité Pierre Mara.

Elle comporte deux volets :

o Un angle de vue musicothérapique que je laisse, sous forme de dossier séparé, aux soignants de l’unité.

o Un angle de vue de la médecin coordonnatrice et du personnel soignant qui disposeront de cet outil.

La cadre de soins a détaché deux membres du personnel soignant de l’unité Pierre Mara pour piloter ce projet. Il y a une AMP et un AS, mais tout le personnel soignant est invité à s’impliquer.

II. Suggestions en vue d’une bande sonore pour l’unité « Pierre Mara » – Angle de vue musicothérapique

Ce qui suit restitue donc un dossier, à l’interne de l’établissement :

SUGGESTIONS EN VUE D’UNE BANDE SONORE POUR L’UNITÉ DE PIERRE-MARA.

ANGLE DE VUE MUSICOTHÉRAPIQUE

Table des matières

I. Constats et objectifs

II. Appuis théoriques 

1. Du côté des neurosciences

2. L’Identité Sonore

3. Point sur l’empathie soignante 

III. Mise en œuvre 

1. La collecte

2. Traitement des données : création de la bande sonore

3. Évaluation 

Bibliographie

Annexe : 

Bilan psychomusical de Madame Verdeau-Pailles 

I. Constats et objectifs.

1. Constats :

Durant mon contrat de musicothérapeute, j’ai remarqué que l’univers sonore dans lequel baignent les résidants est soit la radio, calée sur la station RFM, soit la télévision.

a. Du côté des professionnels :

Il ne réside aucun doute sur la difficulté de ce travail. Pour deux raisons majeures :

• La proximité constante de personnes abimées arrivées à la fin de leur vie. L’évolution de la vieillesse, avec ses troubles. La mortalité relativement élevée. Tout cela fait écho à la propre existence du soignant. Le silence est associé à la mort.

• La pénibilité du travail en lui-même, surtout dû à l’accroissement des GMP.

J’émets l’hypothèse que la musique ambiante correspond aux soignants, en tant que mécanisme de défense et de stimulation. Par exemple, en concertation avec la cadre de santé, la radio ambiante a été réglée sur FIP, mais elle revient toujours, souvent à fort volume, sur la station RFM, avec ses musiques d’aujourd’hui, entrainantes, ses spots de publicité et d’informations (faisant la part belle aux catastrophes). Dans l’unité Ermitage , la télévision est systématiquement mise dans les chambres individuelles et pendant le repas, afin de leur tenir compagnie (nursing télévisuel). Ceci est fait dans une bonne intention certes, mais dénote, à mon avis, surtout une crainte transférentielle du silence de la part des soignants.

b. Du côté des résidants :

A certains moments, lors par exemple de panne de l’ascenseur, les résidants de l’étage de l’unité Village mangent dans les petits salons aménagés. Il y en a un en face du bureau qui m’a été alloué durant mon contrat. Me trouvant là, partant retrouver les patients en musicothérapie, je leur ai proposé de leur jouer quelques gouttes de musique en direct. En partant, j’ai proposé de remettre la radio et les résidants m’ont répondu :  «Oh non alors ! Après avoir entendu de la musique, on ne va pas remettre du bruit».

Dans mes partages avec les résidants, je demandais parfois leur avis sur la musique ambiante. A chaque fois ils me répondaient : «C’est agaçant», «ça m’énerve»…

A l’unité Pierre Mara , dans l’espace repos/détente, j’ai entendu, diffusé par la radio, du bon rap ma foi, en anglais. Cela m’a paru déplacé et anachronique.

A l’unité Ermitage , après chaque séance de musicothérapie, je proposais de remettre la télévision. La réponse était unanimement négative, préférant rester dans un silence paisible.

c. La musique ambiante pour toute personne étant dans l’Ehpad de la Bourgonnière :

Le personnel a des heures de présence où il travaille au service des résidants. Ensuite, il rentre chez lui et d’autres le remplacent. Le résidant, lui, est toujours présent et montre un besoin de silence parfois, histoire de se retrouver. Il me parait intéressant de construire une bande sonore ambiante, à partir du résidant. Cela pourrait permettre aussi aux soignants d’être plus en relation avec le résidant, dans un concept d’humanitude.

2. Objectif :

Il consiste, en partant du résidant, de construire une bande sonore, en quelque sorte individualisée, favorisant le plaisir, l’intérêt et/ou l’apaisement.  Cette bande sonore est un outil à utiliser à la discrétion des professionnels dans l’organisation de la journée.  Chaque résidant y aura contribué, d’où, à l’écoute, il pourra avoir un sentiment d’appartenance (par rapport à l’espace, au lieu) et un sentiment de reconnaissance (par rapport au personnel, au groupe).  Cet univers sonore résonnera dans la mémoire émotionnelle du résidant, j’y reviendrai ensuite.  Cela pourra entraîner aussi une communication inter-psychique, sachant qu’un style de musique choisi par une personne sera entendu par tous. 

Elle permettra d’éviter le piège de l’empathie mal comprise du style «ce qui est bon pour moi est bon pour cette personne si j’étais à sa place»

II.  Appuis théoriques.

[Se référer à la partie IV du rapport traitant des sujets abordés].

Voici deux exemples connexes qui illustrent les deux paragraphes précédents, [Identité Sonore et empathie soignante]:

  • La maman enceinte écoute Led Zeppelin et/ou Ozzy Osbourne, et cela lui procure plaisir, énergie et échappatoire à ses ennuis. Son fœtus le ressent et cela s’imprime en lui (ISO gestaltique et culturelle). Arrivé à l’âge mûr voire avancé, ce sera cette musique qui l’apaisera, lui redonnera plaisir et énergie. 
  • Une personne autiste sera apaisée par les sons de tuyauterie, l’oreille collée aux tuyaux : ISO gestaltique, les gargouillis de la mère enceinte de lui. 

III.  Mise en œuvre. 

1. La collecte : 

En premier lieu, rencontrer la personne individuellement et bien lui expliquer le but de la démarche, le rendre acteur dans cette co-construction de la bande sonore. Tout d’abord, effectuer un entretien avec la personne et/ou son entourage sur son passé relationnel avec la musique : ce qu’elle écoutait, ce qu’elle appréciait, jouait-elle ou ses proches d’un instrument ? Aimait-elle aller au bal ?  

Puis proposer l’écoute de 10 courts extraits musicaux. Pour les personnes ayant des problèmes d’audition il est possible d’utiliser un MP4 ou des écouteurs à condition que le collecteur entende aussi ce qu’elle entend. Ces morceaux doivent être sans parole et n’engendrant pas de paroles (ceci visant un autre objectif que ce lui qui nous occupe), sans connotation trop particulière (comme de la musique typiquement religieuse –grégorien par exemple– ou politique –«l’internationale»). 

Ce sont 10 extraits de 3 minutes chacun dans un ordre précis, c’est-à-dire (à comprendre non de façon littérale mais comme ‘pistes ciblées’) :

1. Descriptif  : on se pose sans être bousculé. 

2. Pesant et traduisant de l’inquiétude. 

3. Affective et sentimentale. 

4. Intime et chaleureuse, favorisant la communication entre les êtres. 

5. Insolite: en fonction des extraits précédents et suivants. 

6. Apaisante, transition 1. 

7. Bruits usuels agressifs. 

8. Apaisante, transition 2. 

9. Orientale. 

10. Équilibrée et grandiose. 

Ce bilan sert à orienter la personne vers des séances de musicothérapie qui lui correspondent, d’où l’intérêt des résistances, des fuites (mécanisme de défense) qui sont des signes de piste pour le travail thérapeutique.

Dans le but recherché ici, nous discernerons seulement ce qui provoque plaisir, intérêt, apaisement,…  La personne qui écoute réagira de façon verbale et/ou non verbale. Pour la communication non verbale, je propose d’utiliser le tableau de Lawton. 

Il est vrai que cette énumération de styles d’extraits musicaux peut paraître abscons. Voici une liste, par exemple, que vous pouvez écouter et expérimenter sur vous (extraits de 3 minutes) :

  • Gershwin : « Un américain à Paris ». 
  • Boulez : « Notation VII ». 
  • Myers : « Cavatina ». 
  • Miles Davis : « Blue in green ». 
  • René Lussier : « Chercher l’erreur ». 
  • Anouar Braham : « Leila au pays du carroussel », album « Le pas du chat noir ». 
  • Stockhausen : « Mikrophonie ». 
  • Vivaldi : « Nisi dominus ». 
  • Anouar Brahem : « Halfaouine ». 
  • Le seigneur des anneaux : « Les deux tours » II .

Il est utile (mais pas nécessaire) que les extraits soient appropriés aux résidants de Pierre Mara (pouvant faire écho à leur culture musicale). Je propose, à titre d’exemples, quelques musiques qui pourraient constituer les 10 extraits, puis ensuite alimenter la bande sonore :

  • Musique classique (avec styles et époques bien différents, sachant que le début du XXème siècle a assisté au trio des compositeurs Debussy, Ravel – éviter le Boléro – Satie). 
  • Musique de film (Ragtime, morceaux composés par Chaplin, musique de films de Marcel Carné, de Grangier…). 
  • Début du Jazz (New Orleans’, Amstrong, Duke Ellington, Gershwin…). 
  • Musique de danse, sans paroles induites (charleston, valses, tango  [groupe Cuarteto Cedron]…).
  • Et autres… 

L’entretien préalable avec la personne peut aussi donner des pistes. Mais restons moteur des propositions sans se mettre à leur place. Par exemple, Mme Y apprécie le jeu télévisé « N’oubliez pas les paroles », alors que les chansons datent majoritairement des années 80 jusqu’à nos jours. Ici des musiques de cette époque sont, peut-être, à introduire dans la liste (King Crimson, Pierre Henry, Pink Floyd, Keur Moussa «Koras Concertantes», les Orgues de Barbaque, les Ours du Scorff…). En tout cas, une fois la liste faite, elle est donnée à écouter de façon identique à chaque résidant. 

Les collecteurs pourront être n’importe qui dans le personnel soignant à la condition que le résidant se sente en confiance et que le soignant le connaisse suffisamment pour savoir décrypter son langage non verbal dans ses subtilités.

2. Traitement des données : création de la bande sonore : 

En rencontrant individuellement chaque résidant, le collecteur met un coefficient de satisfaction sur chaque extrait. Une personne peut préférer dans la liste un tiercé gagnant. Les coefficients seront de 3 à 1, avec une décimale. Une personne ne préférant qu’un morceau aura un coefficient maximal de 3. Le passé musical est aussi important et amène un coefficient multiplicateur (de 2 à 1 avec une décimale) sur les réponses de la personne. Alors peut commencer la construction de la bande sonore, non pas avec les extraits mais avec les styles des extraits retenus.

Je propose le kit de construction suivant : 

– Les extraits qui auront provoqués des émotions telles que la peur, la tristesse, le dégoût… chez une seule personne au moins, sont rédhibitoires et les styles de musique correspondant n’apparaîtront pas dans la bande sonore. 

– La fréquence d’apparition des styles spécifiques sera fonction de la somme des coefficients donnés par chaque personne. 

– Les morceaux doivent avoir un début et une fin. 

– Entre les morceaux un temps de silence doit être respecté, pour la digestion émotionnelle, la mise au repos du cerveau afin de le tenir prêt et désireux d’entendre le morceau suivant. 

– La bande ne doit être ni trop longue (les personnes s’y perdraient, ainsi que leur sentiment de reconnaissance et d’appartenance), ni trop brève (sensation de ritournelle, agacement possible). Je propose une bande composée de morceaux de 4 à 5 minutes, durant 1 à 2 heures. 

La bande sonore sera mise à la discrétion du personnel pendant le temps qu’il jugera bon. Le redémarrage se fera là où s’est arrêtée la précédente utilisation. Comme cela est spécifique au groupe, si une personne quitte l’unité et une autre y entre, les coefficients sont susceptibles d’être changés (par l’absence de la personne précédente et les réponses de l’arrivante). 

3. Évaluation : 

La durée des morceaux, ainsi que la bande sonore, sont à réévaluer et à réajuster en fonction des observations faites durant les premiers jours de leur diffusion. 

Bibliographie.

[Voir les livres et sites internet correspondant dans celle du rapport]

Annexe:

Voici, en structure, des parties du bilan psychomusical de Mme Verdeau-Pailles : 

PREMIER VOLET : ENTRETIEN PSYCHO-MUSICAL

NOM :             Prénom :

Date de naissance : 

Lieu de naissance :

État civil :

Nombre d’enfant(s) :

Profession :

Profession du conjoint :

Adresse :

N° de téléphone :

Médecin traitant :

Médecin psychiatre

Diagnostic clinique :

Hospitalisation psychiatrique :

Modalité de prise en charge :

RÉCEPTIVITÉ A LA MUSIQUE

Pensez-vous être réceptif à la musique en général ?

Aimez-vous la musique ? A l’audition de certaines œuvres, éprouvez-vous des émotions particulières ? Croyez-vous la musique susceptible de stimuler votre imagination, de vous aider à accomplir certains efforts? La musique peut-elle vous apaiser, vous énerver, vous angoisser? Êtes-vous réceptif à certaines musiques ou à toutes les formes musicales ?

(Indiquez le ou les genres de musique que vous préférez, que vous n’aimez pas entendre, qui vous sont indifférentes).

ENVIRONNEMENT SONORE ANTÉCÉDENT

Antécédents familiaux :

Pays d’origine du père, :

de la mère, :  

des grands-parents, :

des gens qui ont joué un rôle important dans l’enfance :

Préférences et goûts personnels sonores et musicaux de l’entourage :

Monde sonore des parents pendant la grossesse :

Réactions particulières des parents aux sons et aux bruits :

Culture musicale des parents et leur pratique instrumentale :

Faits marquants concernant le monde sonore, les préférences musicales des frères et  sœurs :

Antécédents personnels :

Le monde sonore au moment de la naissance et des premiers stades du développement :

Mouvements corporels et choix des berceuses par la mère :

Ambiance sonore pendant l’enfance et pendant l’adolescence :

Réaction particulières à cet environnement sonore :

Particularités concernant les bruits corporels (cœur, respiration, mastication, bruits intestinaux…) :

ENVIRONNEMENT SONORE ACTUEL

Les bruits dans la journée :

au lieu d’habitation :

au lieu de travail :

Les bruits de la nuit :

Les sons en relation avec l’entourage familial actuel :

Réactions particulières au monde sonore :

CULTURE MUSICALE

Avez-vous fait des études musicales ? Lesquelles ? Pendant combien de temps ? Jouez-vous d’un instrument de musique ?

Avez-vous des disques, des cassettes ? Lesquels ?

Quels sont vos modes d’écoute de la musique (disques, radio, télévision, concert) ? Quels sont vos compositeurs préférés ?

Quels sont les compositeurs que vous ne voulez pas entendre et pourquoi ?

Associez-vous volontiers la musique à d’autres modes d’expression ? Pourquoi ?

arts plastiques (graphiques et pictural) : 

 danse et expression corporelle :   

poésie et littérature :  

CONCLUSION  A L’ISSUE DE L’ENTRETIEN :

DEUXIÈME VOLET : LA BANDE MUSICALE (AUDITION D’ŒUVRES) – N°

Date :

I- Œuvre descriptive

II- Œuvre pesante et traduisant l’inquiétude

III- Œuvre affective et sentimentale

IV- Œuvre intense et chaleureuse favorisant la communication entre les êtres

V- Œuvre insolite (en comparaison avec les précédentes)

VI- Œuvre apaisante (transition n°1)

VII- Œuvre utilisant les bruits usuels agressifs

VIII- Œuvre apaisante (transition n°2)

IX- Musique orientale

X- Œuvre équilibrée et grandiose 

III.  Angle de vue complémentaire du personnel soignant

Un travail de mise en application a été commencé, sur la base du dossier précédent, par les pilotes du projet. Soumis à la médecin coordonatrice, le projet a soulevé les questions suivantes :

o Intérêt à court terme et à long terme.

o Combien de temps agit la bande sonore, 1 mois ? 6 mois ?

o Critères d’épuisement de l’effet.

o Refaire une étude dans 6 mois de l’impact de cette bande sonore.

o Impact sur le travail des soignants.

o Intérêts pour les familles.

o Échelle d’intérêt à créer pour les soignants.

Psaume 150 de David (-907,-837):

« Hallelou-Yah. Louangez El en son sanctuaire, louangez-le dans la voûte de son énergie!

Louangez-le en ses héroïsmes, louangez-le selon sa grandeur immense !

Louangez-le à l’éclat du shophar, louangez-le à la harpe, à la lyre !

Louangez-le au tambour, à la danse, louangez-le aux cithares, au pipeau !  Louangez-le aux sistres sonores, louangez-le à l’ovation des sistres !

Toute haleine louange Yah ! Hallelou-Yah. » 

(traduction littérale de l’hébreu par André Chouraqui en 1985.)

Musicothérapeute diplômé, prestataire de soin en autoentrepreneur, cet écrit est un hommage, un témoignage, un partage.

J’espère que certains passages ajouteront un peu d‘eau fraîche à vos moulins respectifs.

Vos commentaires, critiques, avis et réactions sont bienvenus à mon adresse suivante :

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pace e bene .